Tu nous as enfin trouvés : le roman bouleversant d'Edgar Selge sur son enfance
Le roman d'Edgar Selge : enfance sous emprise paternelle

C’était dimanche, au lendemain de la finale de la Ligue des champions. Il était neuf heures du matin, premier jour de libération de la canicule, le thermomètre avait dégringolé de 15 degrés dans la nuit, tout était calme, l’air frais courant à travers la chambre, fenêtre et porte ouvertes. Du fond de mon lit, je lisais Tu nous as enfin trouvés (Actes Sud), le premier roman d’Edgar Selge, 78 ans, il en avait 71 quand son livre est paru en Allemagne.

Un acteur devenu romancier

Après avoir mené une carrière d’acteur de théâtre, Edgar Selge est devenu, à 50 balais, la vedette d’une série policière : Polizeiruf 110, dans laquelle il interprétait le rôle avantageux du commissaire Jürgen Tauber. En interprétant ce rôle de flic, l’envie lui est venue d’enquêter sur lui-même et sur sa famille. Sachant qu’il est né en 1948, on se fait déjà une petite idée de ce qu’il va découvrir. Comme la plupart des néo-romanciers, Edgar Selge raconte son enfance. Une enfance où son père occupe une place importante.

Le père : entre rêve et violence

Le père d’Edgar rêvait de devenir pianiste, il ne le sera jamais, et pour se consoler, il donne un récital pour les 80 jeunes détenus qu’il a sélectionnés parmi les 400 que compte la prison pour mineurs dont il est le directeur. En vue de ce concert, il s’enferme dans la salle de musique et s’exerce sur le Steinway qu’il vient d’acheter. L’oreille collée à la porte, le jeune Edgar écoute son père interpréter la sonate de Mozart. Il aime son papa. Disons qu’il l’admire plus qu’il ne l’aime. Il le craint plus qu’il ne l’admire, le subit plus qu’il ne le craint, en souffre plus qu’il ne le subit, en saigne plus qu’il n’en souffre, et à coups de bâton, de gifles qui l’envoient valdinguer contre le buffet fabriqué comme tous les autres meubles de la maison par les détenus qui, en entrant dans l’appartement du directeur pour écouter le concert, reconnaissent leurs meubles et en sont fiers.

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Un livre magnifique

J’ai compris, dans l’ambiance douce de ma chambre, que je venais d’entamer un livre magnifique. La grande musique sous les doigts d’un bourreau d’enfants. Et je me suis demandé si c’était mieux ou moins bien que le film de Jonathan Glazer, La Zone d’intérêt, sorti il y a deux ans : il y était déjà question d’un père nazi, directeur d’Auschwitz, et de sa petite famille vivant dans le coquet pavillon avec jardin, adossé au mur du camp d’extermination.

Je tournais les pages du calvaire enduré par le jeune Edgar, goûtant au confort retrouvé de l’air enfin rafraîchi, tandis que Dora jouait la douce musique culinaire du couteau sur la planche, dispersant les premiers effluves de l’oignon rouge coupé et des aubergines un peu molles, restées à fermenter dans le compartiment légumes du frigo, et jetées dans l’huile bouillante… j’en avais le baba ganoush à la bouche au moment où Edgar Selge racontait la mort de Rainer, son frère aîné qui, après avoir trouvé une grenade au fond du jardin, l’avoir posée triomphalement sur la table, dit à ses copains : « Celui qui l’ouvre avec ce marteau, je lui donne 20 pfennigs. » Personne, parmi cette bande de froussards, ne se présentant, Rainer se lance et, à force de s’acharner à coups de marteau sur la petite bombe, celle-ci finit par exploser. Voilà au moins un fils que le père n’aura plus à punir jusqu’au sang. Je continuais de lire. Mes narines frémissaient sous l’effet de l’odeur du persil plat haché, taboulé inégalable. Car, si je suis à moitié sourd et n’ai plus une très bonne vue, je peux encore reconnaître l’odeur du persil coupé à vingt mètres. Certes, il est possible que le tranché du couteau sur le persil et le grincement du pot de quatre-épices aient mis mes neurones sur la voie. Qu’ils sont doux, les bruits et les odeurs du grand remplacement.

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La révélation maternelle

Les choses se corsent à la moitié du livre, la parole de la mère se libère. Elle rappelle à ses enfants qui l’ignorent « à quel point les juifs s’étaient infiltrés partout à l’époque. Dans les théâtres, l’opéra, les salles de concert, les universités, les bons restaurants, les journaux, la politique, oui, où que vous posiez les yeux : les juifs étaient déjà là. Vous en aviez toujours un sous les yeux. » La peur rétrospective tourne au pressentiment : et s’ils remplaçaient le mot juif par le mot arabe…