Une crise sans précédent frappe les librairies françaises
Plusieurs enseignes emblématiques comme Gibert et Le Furet du Nord font face à de graves difficultés financières et mettent en lumière la fragilité d’un modèle économique sous pression. Le printemps est rude pour les enseignes les plus illustres de la librairie en France, contraintes d’engager une sévère restructuration pour tenter de survivre face à la concurrence du commerce en ligne et au déclin de la lecture.
Des restructurations douloureuses
Les mauvaises nouvelles s’accumulent. Le groupe Nosoli, propriétaire du Furet du Nord, la librairie emblématique de Lille, et de Decitre, très présente à Lyon, a demandé son placement en redressement judiciaire. Un mois plus tôt, le 28 avril, Gibert, le premier libraire indépendant de France, avait déjà provoqué un choc en étant placé pour six mois sous la protection du tribunal des affaires économiques de Paris. Ces difficultés sont partagées par d’autres grands acteurs du secteur, comme Sauramps à Montpellier, mais aussi par des librairies indépendantes plus modestes, au nombre d’environ 3 500 réparties dans toute la France.
Selon Nosoli, le marché des biens culturels traverse une crise profonde, marquée par une forte pression sur les marges et un recul des volumes de près de 15 % depuis 2021. Si la situation continue de se dégrader, l’impact social pourrait être important : le secteur de la librairie (hors grandes enseignes généralistes comme la Fnac) emploie quelque 15 000 personnes. À lui seul, le groupe Nosoli exploite 27 magasins et emploie 600 personnes, tandis que Gibert compte 16 enseignes dans 12 villes avec 500 collaborateurs.
Un mal généralisé
« Toutes les librairies souffrent », affirme Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française (SLF). « Beaucoup d’entre elles étaient sur la corde raide ces dernières années, mais la situation s’est aggravée », précise-t-il. Le chiffre d’affaires global des librairies s’est contracté de 2,5 % au cours des quatre premiers mois de l’année, selon l’observatoire du SLF, les commerces situés en région parisienne résistant mieux que ceux des villes petites et moyennes.
« On fait le dos rond. On espère que les mois à venir, après une année électorale, seront plus prospères », déclare Emmanuelle Robillard, directrice projets et qualité de Mollat à Bordeaux, la plus grande librairie indépendante de France qui emploie 110 personnes. Elle évoque une baisse des ventes de 10 %, là « où d’autres sont plutôt à 20 % ».
Un modèle économique fragilisé
Pour la direction de Gibert, le modèle des librairies est « pris dans un effet ciseau entre l’explosion de ses coûts fixes (loyers, énergie) et le déclin du marché des livres neufs avec une compression des marges sur ce marché ». À cela s’ajoutent la vive concurrence des sites de vente en ligne, comme Amazon, la croissance du marché des livres d’occasion et la tendance de fond du recul de la lecture, délaissée au profit des écrans. Emmanuelle Robillard, de Mollat, pointe aussi l’impact « majeur » de la baisse du budget alloué par l’État au Pass Culture depuis trois ans. Il ne représente plus que 2,5 % des passages en caisse dans sa librairie contre 7 % auparavant, selon elle.
Des pistes d’adaptation
L’ensemble de ces facteurs fait vaciller le fragile équilibre des librairies, qui sont « traditionnellement peu lucratives avec un taux de rentabilité moyen situé autour de 1 % », rappellent Philippe Chantepie et Louis Wiart, auteurs d’un essai sur « L’économie du livre » (La Découverte). Ils soulignent toutefois que le secteur a plutôt mieux résisté que la plupart des commerces de détail, notamment de mode, car « le métier de libraire est vécu comme une vocation », qui « pousse à maintenir l’activité en dépit des difficultés financières ».
Pour redresser les comptes, Nosoli va tenter de « rééquilibrer l’activité entre le livre et le hors livre, comme les jeux et les loisirs créatifs », a indiqué le groupe. À Marseille, la librairie Maupetit a récemment « renouvelé la physionomie de la boutique » de 850 m², qui offre un café, une papeterie et une galerie, indique Damien Bouticourt, son directeur. Et, sur le plan social, la prudence est de mise : « on ne remplace quasiment plus les employés qui partent en vacances », précise-t-il. Dans un tel contexte, le secteur aimerait que « les Français soient conscients de la chance d’avoir autant de librairies, une exception culturelle qui existe dans peu de pays », souligne Marie-Rose Guarnieri, une libraire parisienne qui organise chaque année la Fête de la librairie indépendante.



