Fabrice Pliskin : "Tout le monde déteste la littérature"
Fabrice Pliskin : "Tout le monde déteste la littérature"

Fabrice Pliskin, lauréat du prix Roger-Nimier, prononce un discours mémorable

Notre ami Fabrice Pliskin est le lauréat du prix Roger-Nimier avec son roman Le Fou de Bourdieu, paru aux éditions du Cherche Midi. Voici un extrait de son discours de récipiendaire, prononcé le 27 mai 2026.

À l'heure où le récit de soi est la nouvelle route de la soie, merci de saluer, au-delà de mon livre, je ne dirais pas la pure fiction, mais l'impureté de la fiction. Mon maître Yoda me disait souvent : « Fabrice, le roman est une histoire feinte. Alors feigniez. Feigniez, feignasse. Fabulez. Donnez-vous la peine d'altérer le réel et la rue Saint-Martin. »

Mon maître Yoda ajoutait en allumant sa pipe : « Moi qui ai connu la perte, l'échec, la trahison, l'exil, savez-vous quel fut le plus grand chagrin de ma vie ? La mort de Lucien de Rubempré. » « Vous savez ce qui vous reste à faire. Métissez-vous. Faites que votre Je soit un autre. Détruisez en vous le meilleur employé du Moi, continuait ce vieux Parnassien de la planète Dagobah. Disparaissez... Derrière un personnage, un fait divers, un siphon à Chantilly. »

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Oui, mon maître me disait souvent, dans le jacuzzi en or où il me faisait l'honneur de me recevoir dans le plus simple appareil : « Fabrice, ne parlez jamais en votre nom, enguirlandez-vous de guillemets et de tirets cadratins. Fabrice, bloquez… bloquez le détroit d'Ormuz du sens. Et si vous tenez absolument à vous exprimer comme un citron, alors, prêtez vos pensées les plus chères, vos convictions les plus profondes, vos tics les plus ataviques à un personnage ridicule et disqualifié. »

De là sans doute mon bijoutier de Brioude. Suburre. Un personnage burlesque dans un monde tragique. Un homme grandiloquent et incompétent. Vous l'aurez compris, le personnage grandiloquent et incompétent, c'est ma petite spécialité. Comme d'autres, le soufflé au Grand Marnier. Suburre, un meurtrier en qui suppure le mystère de la liberté dans un monde asservi à l'enchaînement des causes et des effets. Un gars en qui s'entrechoquent à tout moment un homme de droite qui croit au péché originel et un homme de gauche qui croit à la rédemption sociale.

Prêter ses convictions les plus profondes à un personnage ridicule. Un exemple illustre. Dans la vie, Marcel Proust était dreyfusard. Dans le Côté de Guermantes, cela ne l'empêche pas de se moquer, non du dreyfusisme, mais de l'absolutisme d'un dreyfusard comme Swann. Dans son juste combat pour établir l'innocence de Dreyfus, Swann, nous dit Proust, « se montre d'un aveuglement comique ». Aveuglement esthétique. Désormais, Swann déteste de bons auteurs qu'il vénérait auparavant. Pourquoi ? Parce que ces auteurs sont antidreyfusards. Et il en glorifie d'autres, des médiocres, qu'il méprisait naguère. Pourquoi ? Parce qu'ils sont dreyfusards. Comme dit si bien Proust, « les faits ne pénètrent pas dans le royaume de nos croyances ».

« Tout le monde déteste la littérature. » Avec cette anecdote sur Swann, que nous dit Marcel Proust ? Pour pasticher un slogan politique, il nous dit que tout le monde déteste la littérature. À Chavignolles, en Normandie, on le savait depuis longtemps. Je cite Bouvard et Pécuchet : « On n'aime pas la littérature. La moralité de l'Art se renferme, pour chacun, dans le côté qui flatte ses intérêts. »

Oui, tout le monde déteste la littérature. En même temps, c'est inévitable. « La littérature est un crime contre l'humanité. Un crime contre les certitudes de l'humanité. Un crime contre les ridicules de l'humanité. » Du moins, c'est ce qu'affirme un de mes personnages grandiloquents et incompétents.

Oui, tout le monde déteste la littérature. C'est une zone de non-droit. On ne peut pas compter sur elle. Elle nous tire toujours dans le dos. Tout le monde déteste la littérature. Ne dit-elle pas sans cesse une chose et son contraire ? Elle pourrait faire sien cet alexandrin vieux de plus de trois siècles et qui semble avoir été frappé ce matin : « Le moment où je parle est déjà loin de moi. »

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Tout le monde déteste la littérature. Comment lui faire confiance ? Elle n'est qu'un flot de matière ductile pétri par la première consonne qui danse. Tout le monde déteste la littérature. La littérature n'est pas une penseuse. C'est une twerkeuse. Entre le son et le sens, elle a un problème d'allégeance. Elle aime le son en dépit du bon sens. Comme on aime Miss Provence. Elle fait ce que j'appelle la grève du sens. Car le sens, à son sens, manque de consistance. Le son, le sens… Certes, on lui répète que l'un et l'autre s'ensemencent. Mais toujours elle préfère le son tout cru, pour ses faits de délinquance, ses effets de turbulence.

L'autre matin, dans la rue, j'ai vu une petite fille qui poursuivait avec fascination les bulles de savon que lui soufflaient ses parents. Une assez bonne allégorie, je crois, de la relation savonneuse qu'un écrivain noue avec les mots et que les mots nouent avec un écrivain…

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Avec le cinglant, pétaradant et tranchant Fou de Bourdieu, Fabrice Pliskin braque la rentrée littéraire. Le Fou de Bourdieu, par Fabrice Pliskin, Le Cherche Midi, 496 p., 22 euros.