Vincent Bolloré et Grasset : le choc des cultures entre édition littéraire et logique industrielle
Bolloré et Grasset : le choc entre littérature et logique industrielle

Le choc des cultures entre Grasset et l'univers Bolloré

Dans cette affaire éditoriale, tout est marqué par une brutalité presque trumpienne. On le sait bien : Vincent Bolloré n'apprécie guère les acteurs du monde progressiste qui, selon lui, depuis leurs positions élitaires, façonnent le savoir, la fiction et l'information. À ses yeux, ces individus représentent des militants, des donneurs de leçons, parfois même les fossoyeurs des valeurs traditionnelles.

Une opposition de visions fondamentales

Il ne méconnaît pas ce qu'ils disent de lui dans leurs cercles fermés ; eux connaissent parfaitement le regard qu'il porte sur l'ouverture au monde, l'altérité et l'idée même de progrès. Dans ce contexte particulier, la prestigieuse maison Grasset – célèbre pour avoir édité les « quatre M », soit Maurois, Mauriac, Morand et Montherlant – ne pouvait qu'être rattrapée par la logique implacable d'un seul homme.

Tout, dans cette affaire, relève du contraste le plus saisissant. Grasset incarne une certaine idée de la littérature française, une longue histoire de l'édition nationale, une finesse aristocratique, un lieu où règnent le silence studieux, le temps long nécessaire à la maturation des œuvres et la sobriété élégante. Chez Vivendi, au contraire, dominent la froideur des chiffres, l'efficacité industrielle, la décision tranchée et, depuis quelques années déjà, une orientation idéologique de plus en plus affirmée.

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Olivier Nora : l'incarnation d'une tradition éditoriale

Olivier Nora incarne à lui seul cet écart de style considérable : altier dans sa posture, courtois dans ses relations, calme dans ses décisions, élégant dans son approche et attentif aux auteurs. Son catalogue témoigne d'une véritable ouverture d'esprit, très loin de toute tentation doctrinale ou idéologique. On ne peut raisonnablement lui reprocher d'avoir été un éditeur guidé par des considérations partisanes.

Nous avons pu le constater personnellement en tant qu'auteur : son seul critère demeure invariablement la qualité intrinsèque des textes, leur valeur littéraire pure. Vincent Bolloré, selon ses nombreux critiques, en représenterait le négatif absolu. À l'excès parfois, la simple évocation de son nom suscite des réactions outrées, des portraits sombres et des réductions caricaturales parfois stupides.

Le véritable reproche : la dégradation qualitative

Mais le véritable reproche adressé au magnat des médias se situe peut-être ailleurs. Moins dans ses convictions personnelles – qui, comme celles de chacun, s'inscrivent dans le cadre strict de la loi – que dans les effets concrets produits par ses méthodes managériales : une dégradation qualitative progressive mais réelle de certaines marques prestigieuses du groupe.

Car les purges successives ne sont jamais neutres dans leurs conséquences. Elles affectent inévitablement l'exigence éditoriale et le ton général des publications. Le quasi-monothématisme, qu'il s'agisse d'information ou d'édition, avoue une limite évidente, quand bien même cette approche peut s'avérer rentable à court terme. La qualité littéraire, elle, se construit nécessairement sur la durée, la cohérence éditoriale, le pari courageux sur l'intelligence des lecteurs et la pluralité indispensable des regards.

Une occasion manquée pour Vivendi

Plutôt que d'écarter Olivier Nora, qui dirigeait pourtant une maison éditoriale bénéficiaire et respectée, il aurait peut-être fallu, au contraire, s'entourer de responsables à son image, capables d'allier exigence littéraire, savoir-faire éditorial et retenue nécessaire. Capables, aussi, de dire « non » au grand chef lorsque l'équilibre fondamental d'une entreprise culturelle est sérieusement engagé.

Le résultat est aujourd'hui connu : 130 auteurs – représentant toutes les tendances littéraires et politiques – quittent la maison d'édition historique. Olivier Nora, au fond, incarne une tradition française d'édition qui n'aurait pas dû déplaire à Vivendi. À ce titre précis, Vincent Bolloré aurait dû le conforter dans ses fonctions et même le promouvoir au sein du groupe.

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Car la question fondamentale, en définitive, reste simple et essentielle : respecte-t-on véritablement ses lecteurs et ses auditeurs lorsqu'on leur offre systématiquement ce qu'ils attendent déjà, parfois au prix dangereux de la simplification excessive et de l'appauvrissement culturel ?