Présenté en compétition au Festival de Cannes 2026, Tommy Guns du réalisateur angolais João Pedro Rodrigues a suscité un vif débat. Le long-métrage plonge le spectateur dans une boucle temporelle obsessive qui revisite les horreurs de la guerre d'indépendance angolaise. Entre fiction historique et expérimentation narrative, le film interroge la manière dont les traumatismes coloniaux continuent de hanter le présent.
Une structure narrative hypnotique
L'histoire suit un soldat portugais, interprété par l'acteur Miguel Borges, qui revit sans cesse le même jour de mars 1974. Chaque cycle révèle une nouvelle facette de la violence coloniale, des combats dans la brousse aux interrogatoires brutaux. La boucle temporelle n'est pas un simple procédé esthétique : elle symbolise l'incapacité de la société angolaise à tourner la page après des décennies de conflit. Rodrigues utilise des plans-séquences répétitifs et une bande-son obsédante pour créer un sentiment d'étouffement.
Le contexte historique revisité
La guerre d'indépendance angolaise a duré de 1961 à 1975, faisant plus de 50 000 morts. Ce conflit opposa le mouvement indépendantiste angolais, notamment le MPLA, le FNLA et l'UNITA, à l'armée portugaise. Tommy Guns ne prétend pas à l'exactitude documentaire : il préfère une approche onirique et allégorique. Selon le critique de Cahiers du Cinéma, Jacques Rancière, « le film utilise la boucle temporelle pour montrer comment les traumatismes coloniaux se répètent inlassablement, empêchant toute réconciliation véritable. »
Réception critique et polémiques
La presse française est divisée. Libération salue une « audace formelle rare », tandis que Le Figaro dénonce un « exercice de style prétentieux ». Certains historiens ont critiqué l'absence de repères chronologiques clairs, mais Rodrigues assume cette confusion : « La mémoire n'est pas linéaire, elle est faite de retours et d'obsessions », a-t-il déclaré lors d'une conférence de presse. Le film a également été attaqué par des associations d'anciens combattants portugais, qui y voient une vision partiale du conflit. Malgré tout, Tommy Guns a reçu une mention spéciale du jury à Cannes et attire l'attention sur un chapitre méconnu de l'histoire africaine.
Impact et perspectives
Au-delà du cinéma, Tommy Guns alimente les débats sur la décolonisation des récits. L'œuvre s'inscrit dans une vague récente de films africains qui revisitent l'histoire coloniale avec des outils contemporains. Elle a déjà été achetée pour une distribution dans une vingtaine de pays, dont la France, le Portugal et l'Angola. Le producteur, António Costa, espère que cette « expérience sensorielle » poussera les spectateurs à s'interroger sur les héritages du passé. En attendant, la boucle temporelle de Rodrigues continue de tourner, inlassablement, comme un rappel que la guerre d'indépendance angolaise n'est pas encore achevée dans les mémoires.



