Le philosophe helléniste Mark Alizart, auteur d'un essai sur l'Odyssée, a vu la très attendue adaptation cinématographique d'Homère par Christopher Nolan. Agréablement surpris, il explique comment le cinéaste anglais touche à une vérité encore méconnue des exégètes du poème antique.
Une lecture révolutionnaire de l'Odyssée
Depuis les temps modernes, l'Odyssée est comprise comme un drame bourgeois : Ulysse apprendrait qu'il vaut mieux vivre en mortel avec sa femme plutôt que pour l'éternité avec une déesse. Mais pour Alizart, le film de Nolan va bien au-delà. Il raconte l'histoire d'un détraquement non seulement des mœurs, mais du cosmos tout entier, des saisons et du temps.
Cette interprétation s'appuie sur les travaux de l'helléniste américaine Edna Leigh, spécialiste d'archéoastronomie. Selon elle, « il est très probable que l'Odyssée soit en fait une allégorie du découplage des cycles lunaires et solaires », donnant à nos ancêtres le sentiment d'une disharmonie céleste. Pénélope serait ainsi une allégorie du soleil, et Ulysse de la lune.
Ulysse, le détraqueur détraqué
Alizart développe : Ulysse met dix-neuf ans à retrouver Pénélope, durée nécessaire pour resynchroniser les cycles lunaires et solaires (cycle métonique). Dès le premier vers, Ulysse est décrit comme « polytropos », celui qui « tortille », se mouvant comme la lune. Chacune de ses aventures correspond à une constellation du zodiaque : Polyphème le Taureau, Éole les Gémeaux, Calypso le Capricorne. Son nom même pourrait signifier « le détraqueur », comme la lune qui rend fous les soirs de pleine lune.
Le film de Nolan donne à cette faute originelle d'Ulysse – avoir trahi l'hospitalité des Troyens – une dimension de maladie cosmique. Le cyclope est un bébé-glyphosate, les Lestrygons des grands déficients, Circé une campagnarde aigrie. L'image sombre et crépusculaire, les plages grises, Ithaque inhospitalière reflètent ce dérèglement.
Une fin chrétienne qui s'éloigne d'Homère
Alizart note une différence majeure : chez Nolan, le retour à l'ordre est teinté de christianisme. Ulysse expie sa faute en acceptant l'exil. Mais chez Homère, Ulysse résout le dérèglement en l'aggravant, selon le précepte « le semblable soigne le semblable ». Ulysse est un clown rituel, un bouffon sacré, petit de taille et lâche, comme la lune qui se remplit la panse.
« Nolan a succombé au mythe chrétien du sauveur en choisissant Matt Damon, acteur sublime mais qui renforce la névrose américaine », écrit Alizart. Il regrette que le cinéaste n'ait pas osé prendre Danny DeVito dans le rôle-titre, ce qui aurait fait du film une œuvre réellement thérapeutique, « permettant de chasser nos mauvais démons en détraquant les interprétations anachroniques des Classiques ».



