Comme des bons bourgeois de la belle époque de La Vie parisienne, on est allé à pied au théâtre du Châtelet qui accueille la troupe du Français jusqu'au 11 juillet. On marchait vite parce que Dora est toujours un petit peu en retard. Histoire de traverser le temps, on est passé par le jardin du Palais-Royal, avec son théâtre éponyme où fut créé en 1866 cet opéra-bouffe composé par Jacques Offenbach. Rien de tel qu'un immigré venu gonfler les rangs du remplacement perpétuel pour témoigner de ce qu'est Paris… et profiter de l'absence de Victor Hugo, parti se réfugier à Bruxelles.
Pour raconter Paris, il faut un regard émerveillé, celui des étrangers : l'idée qu'ils se font du centre du monde nous éclaire, on se voit tels que nous ne sommes pas et qu'au demeurant nous nous reconnaissons en personnages. Des caricatures. C'est le rôle qu'occupe le baron de Gondremarck, héros de cette œuvre mise au point par Halévy et Meilhac, les colibrettistes.
Un personnage à double miroir
Dans sa version primitive, le baron de Gondremarck était danois. Je me suis demandé pourquoi. Qu'est-ce que le Danemark apportait à l'intrigue ? Réponse : rien. C'est probablement pour ça que les auteurs n'ont pas pleuré ni même protesté quand la censure s'en est mêlée : « Ah bon, ils ont dit, vous préférez qu'il soit suédois ? Pas de problème, Gondremarck sera suédois. » Curieusement, on ne leur a pas demandé de changer aussi le nom du baron : la référence scatologique aura échappé à ces messieurs.
C'est qu'en réalité, pour les auteurs et compositeur de La Vie parisienne, le baron qui vient s'encanailler à Paris n'est pas plus scandinave qu'africain ou croate. C'est un bon provincial, bien de chez nous, une de ces caricatures de lourdauds qui font les Parisiens se sentir d'une intelligence supérieure. L'acteur Louis-Hyacinthe Duflost, dit Hyacinthe, créateur du rôle en 1866, devait une part de sa célébrité à son gros nez, il en surjouait, dit-on, à l'envi. Les portraits les plus réalistes ne le montrent pas affligé d'un nez tragique ; moins péninsule que pomme de terre. En supprimant un acte dans la version de 1873, nos auteurs ont remplacé Hyacinthe par son contraire, José Dupuis, mince, élégant, excellent chanteur, ténor léger, ce que n'était pas Hyacinthe. L'interchangeabilité du personnage corrobore mon intuition provinciale. L'identité de Gondremarck n'est pas génétique, mais culturelle. Et ce que notre touriste sexuel veut voir à Paris, entre les monuments, le Pied de Cochon et les petites femmes, ce sont les Parisiens. Mais il est trompé, ceux qu'ils découvrent sont des provinciaux, en goguette comme lui.
Pour porter haut la déconvenue de ce personnage à double miroir, aussi déformant que les œuvres de Leandro Erlich, exposées en ce moment au Grand Palais et jusqu'au 6 septembre, qui mieux que l'acteur désarticulé, marionnette de lui-même, perpétuel et insaisissable métamorphosé, vampire éponge de nos regards, stupéfacteur de nos rires et autres émois, vous l'avez reconnu : Christian Hecq, celui qui résiste depuis plus de vingt ans à nos louanges, aux Molières, aux succès, ce funambule indéboulonnable. Il est là pour rendre compte de ce qui nous lie à Paris, cent soixante ans après sa création, et nous rassurer : La Vie parisienne a encore de beaux jours devant elle.
On aurait tort d'être désolé pour les autres : ils ont la chance de le voir faire de près. Percent-ils son mystère, en savent-ils plus que nous autres, spectateurs transis passifs, assis sidérés, et sauraient-ils alors nous expliquer de quoi est faite la fascination que le diablotin, en mouche, en flic et même au cinéma, ou dans la plus passable des séries télé : c'est encore lui qu'on r'garde, comme dans la chanson ; je me sens Hildegarde quand je vois Christian Hecq au théâtre : « Encore plus snob que tout à l'heure. »
Tant de génie rend gentil. Il l'est avec ses collègues, avec Valérie Lesort qui le met en scène : est-il pour sa femme ce qu'Armande fut pour Molière : le premier véritable égéri du théâtre moderne ? En tout cas, elle conclut cette Vie parisienne de légende, par la constitution in situ et in vivo d'une allégorie très politique, ontologique. Une mise à mort de la lubricité qui fait qu'on ne se sera pas amusé pour rien.



