Claude Lelouch, légende du cinéma français, a accordé un entretien au journal Midi Libre à l'occasion d'un ciné-concert organisé au Palais des congrès de Paris, où l'Orchestre philharmonique de Prague a mis en musique ses films. Le réalisateur de 85 ans revient sur six décennies de carrière, ses rencontres, ses succès et ses échecs.
Un cinéma musical et personnel
Lelouch explique que son cinéma est très musical et qu'il a filmé l'époque pendant 60 ans. Lors du ciné-concert, des chanteurs et musiciens ont accompagné sa carrière, et Ibrahim Maalouf a joué la musique de son prochain film, signée avec Calogero. Interrogé sur son adaptation à l'époque, il déclare : « J'ai passé ma vie à m'adapter au temps présent et j'ai le sentiment d'avoir été grâce à cela un homme un peu plus heureux que les autres. Quand j'étais pauvre j'ai fait des films de pauvre, quand j'étais riche j'ai fait des films de riche… »
La naissance d'"Un homme et une femme"
Le film emblématique est né d'un moment de dépression. « Au petit matin, dans ma voiture, j'ai vu une silhouette de femme avec un enfant et un chien qui marchaient sur la plage, j'ai eu envie de raconter leur histoire… Ce film est né des six films que j'avais faits avant et qui étaient un peu boiteux. On ne peut pas expliquer les miracles. »
Malgré l'ouverture des portes de Hollywood, Lelouch n'a pas franchi le pas. « Parce que je ne fais pas le même cinéma qu'eux, je fais un cinéma personnel. À Hollywood on fait surtout des films de producteur, l'argent est le patron. Moi, je fabrique des films que j'ai envie de voir. » Il a même refusé un film avec Marlon Brando et Steve McQueen.
Les films pivots et les acteurs
À propos d'"Itinéraire d'un enfant gâté", Lelouch se souvient : « Quand Belmondo l'a vu, il m'a dit "c'est mon dernier plus beau film". Il avait les larmes aux yeux. Ce film est magique, il résume bien ma carrière. » Il évoque aussi les 50 ans de "L'Aventure c'est l'aventure", sa réponse à Mai 68. La fameuse scène de la plage avec Lino Ventura, Jacques Brel et Aldo Maccione était improvisée. « La plupart des scènes qui sont restées dans mes films ont été créées lors du tournage. Le tournage est ce qu'il y a de plus essentiel. »
Il confie : « J'ai filmé toutes mes histoires d'amour comme des compétitions sportives et toutes mes compétitions sportives comme des histoires d'amour. Tout ce qu'on fait dans la vie c'est pour arriver numéro 1 dans le cœur de quelqu'un. »
Occasions manquées et rencontres
Lelouch regrette de ne pas avoir tourné avec De Funès et Gabin. « On a failli faire deux ou trois films avec Delon, on ne s'est pas mis d'accord sur les conditions financières. » Il remercie les hasards : « Les gens qui m'ont dit non m'ont permis de trouver ceux qui m'ont dit oui. » Jean-Louis Trintignant occupe une place à part : « J'ai pratiquement pu le filmer toute sa vie. C'est le premier qui m'a dit oui quand j'étais inconnu. Il m'a presque appris mon métier. »
Il a aussi ouvert son cinéma à des personnalités comme Bernard Tapie et Dupond-Moretti. « Ce sont des grands acteurs. Il faut être immense acteur pour être avocat. Bernard Tapie était un acteur hors norme, le seul qui ait un peu déstabilisé Luchini. » La présence de Tapie a valu des critiques à Lelouch, mais il relativise : « Les critiques sont mortelles. Le temps qui passe est plutôt sympa avec moi. »
Reconnaissance et critiques
Lelouch a décroché deux Oscar, la Palme d'or, mais pas de César. « C'est normal que la profession ne me récompense pas, je reste un cinéaste amateur. » Il se souvient d'une critique de 1960 : « Claude Lelouch, retenez bien ce nom, vous n'en entendrez plus jamais parler. » Il commente : « Les critiques peuvent se tromper. Il ne faut jamais les lire avant de découvrir un film. »
Politique et cinéma
Interrogé sur les hommes politiques, il estime : « Macron pourrait être un très bon comédien, Mélenchon aussi. La plupart des grands hommes politiques sont des acteurs, mais cela peut être dangereux. »
L'avenir du cinéma
Lelouch est optimiste : « Je pense que le cinéma à l'arrivée va gagner. Dans quelques années, quand les gens se seront lassés de voir des films sur un petit écran, ils auront envie de voir de belles histoires dans de grandes salles. » Il ajoute : « Quand on regarde un film à la télévision, on continue à manger, à s'occuper des enfants. Ce n'est pas comme cela qu'on voit un film. »
À 85 ans, il dit : « Je commence à voir la ligne d'arrivée. J'espère réussir le sprint final. »



