Belle de jour : Buñuel et la subversion de la bourgeoisie française
En 1967, la France du général de Gaulle se présente comme un pays solide, dirigé avec autorité et sûr de ses valeurs traditionnelles. La télévision, encore en noir et blanc, et l'ORTF veillent à la diffusion des bonnes mœurs, tandis que la bourgeoisie parisienne, installée dans ses appartements haussmanniens aux ambiances feutrées, respecte scrupuleusement les règles de la bienséance. Du moins en apparence. C'est dans ce décor rigide, aussi amidonné que les bretelles d'un soutien-gorge, que Belle de jour plante son scénario audacieux.
Luis Buñuel, traqueur d'hypocrisie
À la manœuvre, le réalisateur Luis Buñuel, catholique de culture mais amoral par principe, qui poursuit inlassablement sa traque de l'hypocrisie des classes installées. Son objectif n'est pas de provoquer le scandale, mais de comprendre les mécanismes qui génèrent cette hypocrisie. Le point de départ du film est le roman classique de Joseph Kessel, Belle de jour, publié en 1928 et déjà sulfureux pour son époque. Buñuel et son scénariste Jean-Claude Carrière, de trente ans son cadet, avec qui il a déjà collaboré sur Journal d'une femme de chambre, réécrivent l'histoire à leur manière, ancrant leur héroïne dans le Paris bourgeois des années 1960, derrière des rideaux soigneusement tirés.
Séverine, une héroïne insaisissable
Séverine, interprétée par Catherine Deneuve, aime son mari chirurgien, Pierre, joué par Jean Sorel, un personnage aussi excitant qu'un déjeuner dominical en famille. Elle l'aime, certes, mais au lit, rien ne se passe. En revanche, dans son esprit, se bousculent des fantasmes inavouables, mêlant masochisme, humiliations et souillures. Pour se confronter à ses désirs les plus intimes, Séverine décide de vendre ses charmes, chaque après-midi de 14 à 17 heures, dans une maison close élégante tenue par Madame Anaïs, incarnée par l'excellente Geneviève Page. Cette transgression quotidienne la transforme en Belle de Jour, une identité secrète qui libère ses pulsions.
Buñuel, observateur sans jugement
Buñuel joue avec son personnage, et ses propres fétichismes, la confrontant à une succession de situations scabreuses, délicieusement amusantes par leur côté surjoué, surtout pour le spectateur contemporain. Le réalisateur ne porte jamais de jugement sur Séverine, comme en témoigne sa réponse laconique à une femme de chambre qui compatit aux dures réalités de la prostitution : « Qu'est-ce que tu en sais ? ». Il se place en observateur, invitant le public à regarder ces scènes à l'érotisme compassé par le trou de la serrure, à l'instar de Séverine lorsqu'elle découvre les délires de ses premiers clients.
Buñuel évite délibérément les explications psychologiques ou les circonstances atténuantes pour justifier le comportement de cette jeune épouse bien sous tout rapport, toujours vêtue de créations Saint-Laurent. Ce qui l'intéresse, c'est son désir, ses désirs secrets et inassouvis. Cette approche a choqué la France de 1967, car si le cinéma avait déjà abordé le thème sulfureux de la prostitution, il était en terrain vierge en matière de désir féminin. Un désir qui, pourtant, ne véhicule aucun message militant : Séverine n'est ni une victime, ni une passionaria de la cause féminine, ce qui la rend d'autant plus insaisissable.
Catherine Deneuve, icône salie
Porté par la délicieuse Catherine Deneuve, alors icône d'albâtre lisse et diaphane après Les Demoiselles de Rochefort, proche des beautés froides hitchcockiennes, le film la montre salie, au propre comme au figuré. Cette transformation a marqué les esprits, rendant difficile de se positionner pour ou contre cette œuvre ambiguë. Buñuel cultive cette ambiguïté : les scènes fantasmées, gentiment débridées, ne sont pas différenciées des scènes de réalité. Aucun code couleur, flou artistique ou modification de voix ne guide le spectateur. Séverine vit-elle vraiment ces expériences ou sont-elles le fruit de son imagination ? Buñuel ne donne aucune réponse, à l'image de la fameuse petite boîte d'un client asiatique dont le contenu reste mystérieux. « Elle contient ce que vous voudrez », se contentait-il d'expliquer.
Un monde masculin varié
Autour de Séverine, le monde masculin offre des variations du regard masculin : le mari policé, le dandy prédateur machiavélique joué par Michel Piccoli, et le voyou romantique incarné par Pierre Clémenti, parfois trop grandiloquent pour être crédible. Notons aussi la présence de Georges Marchal en châtelain lubrique, cassant son image de jeune premier, et de Francis Blanche, à contre-emploi en fabricant de bonbons bordelais brutal venu s'encanailler à Paris.
Censure et succès inattendu
En 1967, la censure est sévère, et quelques coupes laissèrent un goût amer à Buñuel. Cependant, il eut la satisfaction de voir son film passer entre les mailles du filet, devenant son plus gros succès en salles avec plus de deux millions d'entrées et un Lion d'or à Venise. Belle de jour sort quelques mois avant les événements de mai 1968, filmant une bourgeoisie qui s'ennuie à mourir et attend, sans le savoir, une secousse, annonçant ainsi silencieusement les pavés et la libération sexuelle.
Un film féministe avant l'heure ?
Reste la question épineuse : Belle de jour est-il un film féministe avant l'heure ? Pas vraiment, tant il véhicule de clichés sur le désir féminin et la transgression sexuelle. Peu importe, en réalité : Buñuel, cherchant avant tout à pointer l'hypocrisie d'une société engluée dans ses contradictions, atteint son objectif en offrant une œuvre qui, près de 60 ans après sa sortie, ne semble pas désuète. Belle de jour demeure une pierre angulaire du cinéma français, explorant avec audace les tabous et les non-dits d'une époque révolue.



