Fidèle de Montpellier Danse, Emanuel Gat y crée ce dimanche "Cinq jours au soleil" sur la Symphonie n°5 de Mahler avec une équipe de danseurs renouvelée. Une dixième, et en même temps une première. C’est la dixième fois qu’Emanuel Gat crée sa nouvelle pièce à Montpellier, mais c’est la première fois de sa nouvelle équipe et époque.
Un nouveau départ pour le chorégraphe
"C’est vraiment un nouveau départ pour moi, j’avais besoin de repartir de zéro", confie le chorégraphe rencontré à quelques jours de l’ouverture de la 46e édition de Montpellier Danse. "Quand on travaille comme je l’ai fait avec les mêmes danseurs pendant de très longues années, il y a le risque de tomber dans la facilité. Parce qu’ils connaissent très bien le processus créatif, tout finit par se faire presque tout seul. Il devient alors très difficile de se remettre en question, d’aller ailleurs, car ils vont te ramener vers ce que tu as fait auparavant."
Alors Emanuel Gat a fait table rase et pour la première fois en vingt ans, organisé une audition. Parmi les 1 500 candidatures qui lui sont parvenues du monde entier, il a retenu 80 profils auxquels il a fait passer à chacun un entretien d’une heure. "Parce que j’ai besoin de connaître la personne, l’humain, avant voir le danseur." Vingt danseurs ont ensuite été invités pour trois jours de studio. "Là, j’ai évalué qui matche avec qui, comment et pourquoi parce que la capacité à faire groupe est aussi fondamentale dans mon travail que la personnalité de chacun. D’autant qu’il n’est pas question de bosser sur un one-shot mais de faire vraiment un bout de chemin ensemble."
Une nouvelle génération de danseurs
Douze jeunes, âgés de 21 à 27 ans, ont finalement été retenus, tous désormais installés à Marseille, comme Emanuel Gat. "C’est complètement une autre génération", se réjouit le chorégraphe. "Or, la matière que je travaille, ce sont les danseurs. Je n’impose pas les thèmes, je pose un système qui va créer les conditions initiales pour la pièce ; à eux, après, de remplir la chose avec leur contenu, avec donc aussi quelque part l’histoire de leur génération. Mon approche procède du seeding ("ensemencement"), je fournis la terre, le germe, après, l’art fait sa vie, il pousse, il se développe, il s’épanouit… Si je veux faire des changements pendant le processus, je touche à la couche de base plutôt qu’au contenu."
La Symphonie n°5 de Mahler comme condition initiale
Parmi les "conditions initiales" de sa nouvelle création : la Symphonie n°5 de Gustav Mahler. L’an dernier, déjà, il a créé une pièce pour la Dresden Frankfurt Dance Company (ex-Forsythe), Abschied, à partir de deux chants du Lied von der Erde de Mahler. "J’avais envie de m’enfoncer plus profondément dans l’univers de Mahler", confie Emanuel Gat. "Il y a une telle force dans cette musique ! Elle est comme un phénomène naturel, comme une tempête. Il y a en elle quelque chose de si organique, si fort et en même temps si délicat ! J’avais très envie de voir comment une chorégraphie allait se comporter à l’intérieur de ce monde."
L’impétueuse Cinquième porte les stigmates de la période au cours de laquelle Mahler l’a composée : début 1901, il a été victime d’une hémorragie intestinale, dont il a failli périr mais, en novembre de la même année, il a rencontré Alma Schneider. Ainsi, sa symphonie circule-t-elle de l’ombre de la mort à la lumière de l’amour, en passant par le désespoir, le sentimental, le transcendant, l’héroïque, l’allègre… "Ça change tout le temps, ça monte, ça descend, ça te tire dans tous les sens, c’est complètement imprévisible, c’est pour cela que je dis que c’est comme un phénomène naturel", s’enthousiasme le chorégraphe qui a conscience qu’il va sans doute perturber les puristes par son choix de s’arrêter avant le cinquième et dernier mouvement.
Un espace sonore entre les mouvements
"J’ouvre en fait un espace entre le troisième et le quatrième mouvement, où je fais tout un travail sonore à partir d’enregistrements que j’ai réalisés au fil du temps à droite et à gauche. C’est un peu comme si on sortait à l’extérieur du théâtre… On y retourne ensuite et je m’arrête à la fin de l’Adagietto…" Ce chant d’amour sublime, sans doute une des pages les plus fameuses de Mahler, a été immortalisé par Visconti, qui l’a employé pour son film Mort à Venise. "Il n’y a rien à faire : quand j’écoute la Cinquième de Mahler, j’ai du mal à aller au-delà de ce 4e mouvement. Il offre une fin si absolue : à son terme, on n’a qu’une envie, c’est de s’arrêter pour digérer, réfléchir !"
L'importance de la lumière et des costumes
En parallèle de la chorégraphie, Emanuel Gat a travaillé comme toujours lui-même la lumière. "Je regarde énormément la lumière naturelle, cela me passionne, et je crée des environnements où la lumière est très présente. Elle a une évolution, une dramaturgie, elle raconte une histoire", explique encore Emanuel Gat. "Je l’écris en rapport avec la musique et je pose ma pièce à l’intérieur et elle y fait sa vie…" Il en ira de même des costumes créés par Inez Wicher, designeuse polonaise (et cofondatrice de la marque de mode VICHER) : conçus à partir de dix mètres d’une soie très légère et naturelle, ils vont produire leur manière de mouvement dans le mouvement, et ajouter de la chorégraphie à la chorégraphie, de la tempête à la tempête…
Tout est réuni pour qu’on soit soufflé. Vivement !
"Cinq jours au soleil", à voir ce dimanche, à 17 h et lundi 22 juin, à 20 h. Opéra Berlioz, Montpellier. 28 € à 50 €. agora-citeinternationaledeladanse.com/



