Zao Wou Ki : L'atelier secret et l'exigence impitoyable du maître franco-chinois
Le peintre chinois Zao Wou Ki, naturalisé français, s'est éteint le 9 avril 2013 à l'âge de 93 ans. Cet artiste, passionné par les maîtres français tels que Cézanne, Matisse et Monet, laisse derrière lui une œuvre monumentale. Un hommage rendu à travers un article paru en 2020 évoque ses débuts parisiens au tournant des années 2000.
L'atelier : un sanctuaire de création et de destruction
L'atelier de Zao Wou Ki, situé au dernier étage de sa maison, bénéficie d'un éclairage zénithal conçu par son ami Roger Taillibert. Sous une immense baie vitrée surplombant le jardin, un canapé et une table basse chargée de catalogues témoignent de ses nombreuses expositions muséales. On imagine l'artiste affalé, fumant et sirotant un whisky, cherchant l'inspiration dans ce lieu réservé à quelques privilégiés.
Malgré son atmosphère de salon, l'atelier exhale les relents d'efforts douloureux : toiles recouvertes, abandonnées ou détruites. Les murs sont constellés de taches, à l'image de la blouse du peintre. Sur le mur du fond, une œuvre en cours dévoile des vapeurs, nuages solaires, lignes de fuite et paysages évoquant Léonard de Vinci et la peinture chinoise des Tang. Wou Ki peint « ce qui n'est pas encore », tel un René Char des pinceaux.
Une rigueur impitoyable face au marché de l'art
Lors d'une vente aux enchères en 2010 à Arcachon, une toile de Zao Wou Ki a atteint 28 000 euros. Pourtant, l'artiste était impitoyable avec son travail. Contre un mur, des toiles vierges attendent, symbolisant la crainte de la « peinture manquée ». Il évitait l'abus de procédés et le syndrome de l'artiste-machine produisant pour le marché. Chaque toile était soumise à une épreuve de vérité avant signature, surveillée comme un contremaître à la chaîne.
D'où la conviction que Wou Ki ne peignait pas dans la joie, malgré une œuvre solaire. Son parcours fut semé d'embûches : arrivé à Paris à dix-sept ans avec pour seul viatique des pièces d'or cousues dans son manteau par ses parents bourgeois dans la Chine communiste. Il dut surmonter les préjugés du Montparnasse des années 1950, malgré le soutien d'Henri Michaux et Claude Roy, pour évoluer d'un style inspiré de Paul Klee à la représentation du Qi, le souffle primordial taoïste.
Un héritage entre abîmes et sommets
Le résultat est une peinture iconique, reconnaissable et copiée, faisant de Zao Wou Ki une marque. Sa vie, une succession d'abîmes et de sommets, est marquée par des ruptures et déchirures. Couvert d'honneurs, il traversa le XXe siècle comme un danseur de corde, selon l'image nietzschéenne. La Chine communiste le considère comme un trésor national, une revanche pour cet exilé.
Pourtant, son sourire enfantin s'accentuait avec l'âge, masquant angoisses et démons. Dans les années 2010, sa cote montait, ses œuvres s'arrachaient, et les musées mondiaux lui organisaient des rétrospectives. Le pavillon français à l'Exposition universelle de Shanghai présenta son triptyque Hommage à Claude Monet. Aux côtés de son épouse Françoise, manager de sa marque, il restait impénétrable, comme lors d'une visite à La Rochelle en 2004 avec le peintre Richard Texier.
Un jour, devant une symphonie de rouges lacérée de noirs et de gris, son regard noir révéla que la toile ne passerait pas l'épreuve de vérité. Le peintre du Qi regardait déjà ailleurs, perpétuant son mystère.



