Niché en plein cœur du quartier des Beaux-Arts à Montpellier, à l'abri derrière un petit portillon bleu qui fait acte de résistance pour s'ouvrir, l'atelier de Vincent Bioulès est bien caché. Au fond d'une petite cour, la porte s'entrouvre et l'homme au sourire malicieux apparaît, canne et chapeau trilby à la main. Le célèbre peintre, âgé de 88 ans, paraît dans son élément au sein de son lieu de création. La hauteur sous plafond aux poutres apparentes laisse passer quelques rayons lumineux, et malgré la chaleur écrasante, un petit ventilateur installé à même le sol fait son effet. Quelques toiles éparses jonchent le sol, côté châssis pour ne rien laisser entrevoir des œuvres. Les tubes de couleurs, les pinceaux, l'établi, tout est rangé, à sa place.
Liberté et émotions
Du haut de ses 88 ans, Vincent Bioulès annonce sans détour que « la vieillesse est désagréable mais elle a le privilège de la liberté. C'est le paradoxe de l'âge : on est prisonnier de pleins de choses mais on est libre. » Une liberté qu'il exprime sur ses toiles. Il met un point d'honneur à peindre tous les jours : « Pas forcément longtemps, toujours exactement comme il faut. » Et c'est là que la magie opère, pour provoquer cette émotion et la transférer sur la toile. Autrefois en musique, aujourd'hui dans un silence presque religieux, il se confronte seul à son monde intérieur.
Quant au secret de son talent, l'artiste préfère rester modeste : « Le métier de peintre, c'est un métier manuel, technique, c'est un métier singulier qui permet d'exprimer des sentiments personnels », confie-t-il. « Au fur et à mesure que l'on peint, il se développe une sensibilité particulière et pour moi, l'émotion est la voie royale de la connaissance. Et puis il y a aussi un réel plaisir physique de peindre. »
Son amour pour les paysages d'ici
Le peintre, qui a voyagé, l'assure : « Nos paysages, ils valent tout. » Interrogé sur ses sujets de prédilection, il prend le temps de remonter dans ses souvenirs d'enfance et déclare : « Je pense que j'ai découvert la nature au travers de la peinture. » Comme une fenêtre sur le monde, pour arrêter l'instant, « non pas pour qu'il se fige, mais pour qu'il se déploie », précise l'artiste. Il suffit d'aborder le Pic Saint-Loup pour que son regard pétille, comme un amoureux transi. « Cette montagne a une forme singulière. Cette singularité change de personnalité quand on tourne autour. Le Pic Saint-Loup a un visage », explique-t-il, émerveillé.
Et cette entité continue de l'inspirer encore et toujours. « J'ai vite compris que je disposais d'une succession de formes qui me permettait de travailler indéfiniment sur le même sujet. Sur le même thème, on peut faire une infinité de tableaux, d'autant plus sur des paysages où la lumière change sans arrêt. » Une seule et même œuvre qu'il fait évoluer, à chaque fois différente. « Derrière chaque tableau, il y en a une multitude d'autres. Chaque tableau est la continuation du précédent », avoue-t-il d'un large sourire. Mais si on lui demande quel est son tableau préféré, il ferme les yeux quelques secondes avant de répondre avec une infinie douceur : « Il faut que ce soit toujours celle que vous venez de terminer. »
Bio express
Né en 1938 à Montpellier, Vincent Bioulès a grandi dans une famille « avec une réelle sensibilité artistique ». Son père, Jean Bioulès, était chef de chœur, et sa mère, Suzanne Bioulès née Schwarz, jouait du violon. Son oncle était peintre. Il est l'aîné d'une fratrie de trois enfants. Après des études aux Beaux-Arts de Montpellier, il part pour Paris. Marié, il a quatre enfants, huit petits-enfants et une arrière-petite-fille. En 1967, il enseigne à l'école des Beaux-Arts d'Aix-en-Provence jusqu'en 1982. En 1969, il fonde le groupe ABC Productions, puis le groupe Supports/Surfaces qu'il quitte en 1972 « pour construire une grammaire qui me soit propre ». Il a connu le succès : expositions, rétrospective… « J'ai eu la chance de vendre tout ce que j'ai peint. » Il prépare actuellement une exposition à Bruxelles. Après avoir travaillé à Aix, Nîmes ou encore Paris, il est revenu vivre dans sa ville natale : « Montpellier, c'est ma ville. »



