La reconnaissance des toreros envers le taureau : une relation complexe au-delà du combat
Dans ses chroniques pour Sud Ouest, l'écrivain et anthropologue François Zumbiehl explore la genèse, le développement et les clés anthropologiques de la corrida. Il met particulièrement en lumière les manifestations de reconnaissance des toreros envers les taureaux braves, gestes observés au fil des saisons taurines.
Des gestes de respect qui transcendent l'affrontement
Plusieurs exemples illustrent cette attitude particulière. Julián López, dit El Juli, a été vu applaudissant un taureau qui, titubant, faisait un ultime effort pour ne pas s'effondrer. Une fois l'animal mort, il lui donna une tape sur le dos au moment où son corps était accroché à l'attelage. De même, Román applaudit son "ennemi" qui s'arc-boute sur ses pattes dans un dernier sursaut de vie.
Antonio Chacón, bien qu'ayant été blessé par un taureau, adresse de la main un signe d'adieu affectueux à l'animal qu'on emporte à l'équarrissage. À Valence, Sebastien Castella donne une tape sur la croupe d'un toro de Jandilla qui a failli être gracié, puis se signe lorsque l'animal passe devant lui, tiré par les mules.
Castella justifie même son refus de quitter l'arène après une blessure qui saignait abondamment par ces mots : "C'est par respect pour le taureau". Parfois, cette reconnaissance naît d'une conquête sur l'animal et sur soi-même, comme lorsque Manuel Jesus El Cid, après avoir difficilement fait face à l'ardeur d'un Victorino, termine sa faena avec le sourire et demande un tour d'honneur pour ce toro infatigable.
Une communauté de destin entre l'homme et l'animal
Ces attitudes corroborent la conviction exprimée par les toreros dans plusieurs entretiens : ils partagent une communauté de destin avec leur adversaire. Lui et eux sont pris dans le cercle de la vie et de la mort qui les dépasse et se ferme inexorablement.
Les toreros considèrent généralement qu'il est plus digne pour un animal brave de mourir en luttant dans l'arène, accompagné jusqu'à la fin, que de terminer sa vie dans un couloir obscur d'abattoir, comme tous les autres bovins. Santiago Martín, dit El Viti, exprime cette pensée marquée par le christianisme et la métaphysique : "Notre conviction est que, de même que nos compagnons morts dans l'arène ne ressentent aucune rancœur, l'animal, lui non plus, n'en ressent pas ; ce qui n'est pas la même chose que de ne pas sentir de la douleur."
Raúl Galindo souligne quant à lui que "le torero qui prétend à la gloire ne peut reprocher au taureau de ne pas lui en faire cadeau, et de chercher, de son côté, à tuer son opposant", évoquant l'absence de ressentiment du vieux Priam devant Achille dans la mythologie grecque.
De la liberté dans l'arène à la gratitude
José Tomás, après une blessure qui le conduisit aux portes de la mort, improvisa un "dialogue" avec le toro Navegante, non seulement pour lui dire qu'il n'avait pas de ressentiment, mais surtout pour le remercier de tout ce qu'il avait reçu de lui et de ses congénères.
En recevant le Prix Paquiro, José Tomás a parlé de "la liberté qu'on ressent dans l'arène en mettant sa vie en jeu, afin d'obtenir en échange plus de vie encore, celle que vous, les taureaux, nous offrez avec la possibilité d'accorder et de tempérer vos charges, lentement, très lentement".
Une relation qui frôle parfois l'amour
Cette relation de complicité avec un animal brave, imprévisible et dangereux, avec lequel les toreros vont sculpter leur œuvre d'art sur le sable, constitue la raison fondamentale de leur reconnaissance. Beaucoup osent même parler d'amour, et selon François Zumbiehl, ce n'est pas de la littérature.
L'écrivain et anthropologue, qui a consacré la plupart de ses ouvrages à l'univers de la tauromachie, décrypte ainsi les dimensions profondes d'une pratique culturelle qui continue de susciter débats et passions.



