Robert Capa à Paris libéré : l'exposition qui dévoile l'homme derrière la légende
Robert Capa : l'exposition qui révèle l'homme derrière le mythe

Robert Capa à Paris libéré : l'exposition qui dévoile l'homme derrière la légende

Regardez-le, cette petite silhouette agile, appareil en main et cigarette au bec, qui se faufile dans les recoins de Paris en liesse. Il monte dans le char du général Leclerc qu'il immortalise saluant la foule place Denfert-Rochereau, parlemente avec des soldats allemands devant l'Assemblée nationale, saisit des échanges de tirs place de l'Hôtel-de-Ville. Rue de Bourgogne, Robert Capa rase les murs, s'abrite sous une porte cochère, double un soldat, salue un collègue photographe.

Une journée reconstituée grâce aux archives filmées

Autour de lui, ça tire de partout, des fenêtres, des toits... Mais toujours celui que la presse américaine désignait dès 1938 comme le « plus grand photographe de guerre du monde » avance, intrépide et discret, ne s'arrêtant que pour prendre une photo avec l'un de ses trois appareils, un Rolleiflex et deux Contax II. Et quelles photos ! Des images inoubliables qui condensent cette journée du 25 août 1944 dans toute son intensité, de petits chefs-d'œuvre de composition, souvent pris en contre-plongée.

« Notre équipe s'est donné un but : retrouver Capa dans nos archives, des films réalisés pour beaucoup par les cameramen de l'armée américaine », explique Sylvie Zaidman, directrice du musée de la Libération de Paris où est présentée l'exposition « Robert Capa » (jusqu'au 20 décembre). Vincent Bray, le responsable audiovisuel du musée, a identifié sa silhouette toujours en mouvement sur dix-sept minutes de film en tout... au point de pouvoir reconstituer sa journée en détail.

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L'effet vertigineux du contre-champ

L'effet produit par le film présenté en fin d'exposition est véritablement vertigineux : d'un côté un Capa en mouvement, qui parcourt les rues en ébullition de la capitale, et de l'autre, une sélection des 500 clichés qu'il prend en deux jours. On a la sensation d'entrer dans la grande Histoire, de partager un moment de la vie du reporter de guerre... et on mesure la différence entre les images d'archives – documents passionnants qui captent des fragments de réalité brute – et les photos mêmes, dont le cadre témoigne toujours d'une intelligence au travail et qui rendent les événements plus lisibles.

Les débuts d'un génie de l'image

Ce sens de l'image, Endre Ernö Friedmann (son nom de naissance) l'a d'emblée. L'exposition démarre avec sa première photo professionnelle, un cliché de Léon Trotski lors d'une conférence à Copenhague. Il n'a pas vingt ans mais a déjà quitté la Hongrie où son activisme de gauche lui valait trop d'ennuis. « Tout de suite, il adopte cette légère contre-plongée qui deviendra sa marque de fabrique, et on perçoit ce qui l'intéresse : le mouvement », souligne Sylvie Zaidman.

De Paris à l'Espagne : la naissance d'un reporter de guerre

À Paris où il arrive au début des années 1930 et s'invente un nom qui l'expose moins aux discriminations, Robert Capa vit de petits boulots – il est ainsi le tueur armé d'un improbable boomerang dans un roman-photo publié par Vu. C'est la guerre civile espagnole – ce grand combat de l'antifascisme qui le mobilise aussitôt – qui le transforme en reporter de guerre. Bientôt, la tragédie frappe : sa compagne Gerda Taro, elle aussi photographe, meurt écrasée par un char en 1937.

Les contradictions du mythe Capa

Le passage en Espagne donne lieu à une photo célébrissime, celle d'un républicain fauché en plein élan (Mort d'un milicien loyaliste sur le front de Cordoue). Le cliché a été pris, selon l'enquête récente du chercheur espagnol José Manuel Susperregui, début septembre 1936, à Espejo, un village épargné par les combats à ce moment-là... On touche là aux contradictions du mythe Capa. La photo iconique était donc posée.

Un homme de chair et de sang

Autre nuance à la légende dorée : le D-Day. Ce jour-là, 6 juin 1944, le photographe patauge bien dans les eaux d'Omaha Beach et prend onze photos surnommées « The Magnificent Eleven » tant elles sont saisissantes, historiques, décisives... Pourtant, effaré de voir les boys de l'armée américaine tomber sous le feu nourri des Allemands, le photographe remonte dans une barge en direction de l'Angleterre.

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Bousculé de son piédestal, Capa apparaît ici comme un être de chair et de sang, qui, malgré les formules bravaches (« Si votre photo n'est pas assez bonne, c'est que vous n'êtes pas assez proche ») connaît donc la peur, l'amour – l'histoire avec Gerda Taro, puis la liaison avec Ingrid Bergman qu'il photographie magnifiquement à Hollywood –, et la camaraderie du front... Voyez ce cliché saisissant de six soldats entièrement nus qui prennent une douche bricolée par l'armée américaine en plein désert du Sahara.

La fin tragique d'une légende

En mai 1954, c'est un homme expérimenté de quarante ans, le cofondateur de l'agence Magnum, une véritable gloire mondiale du photojournalisme, qui part pour l'Indochine pour couvrir la guerre avec la France. La dernière photo prise en couleurs avec un Nikon montre une rizière parsemée de soldats, le 25 mai 1954. Elle pourrait s'appeler « Mort dans l'après-midi » comme le livre d'Ernest Hemingway, il y règne un calme étrange, comme un instant suspendu saisi quelques minutes avant que le photographe ne saute sur une mine antipersonnel.

Neuf ans auparavant, photographiant Berlin en ruines, Capa avait eu cette phrase qui sonne aujourd'hui comme un présage amer : « le vœu le plus cher du correspondant de guerre, c'est d'être au chômage ». L'exposition « Robert Capa. Photographe de guerre. » au Musée de la Libération-Leclerc-Moulin, jusqu'au 20 décembre, nous invite ainsi à découvrir non seulement l'œuvre, mais aussi l'homme complexe derrière la légende.