Pierre Molinier, un artiste agenais au destin sulfureux
Dans les archives, la peinture érotique de Pierre Molinier, né à Agen le 13 avril 1900, est célébrée par André Breton comme l'une des plus audacieuses de l'histoire de l'art. Un portrait révèle que le catalogue de l'exposition « Le Lot-et-Garonne vu par les peintres », réalisée en 2006 aux Jacobins, n'accorde qu'une place annexe à cet artiste, pourtant originaire de la région, dans un article de Jacques Clouché, encyclopédiste des artistes lot-et-garonnais. Bien que l'exposition se limitait aux peintres du XIXe siècle, cette omission ne s'explique pas entièrement par cette contrainte. Montrer une œuvre de Molinier aurait sans doute surpris le public agenais, malgré sa renommée mondiale.
De l'artisanat à l'art : les débuts d'un parcours singulier
Issu d'une famille pieuse qui espérait le voir devenir prêtre, Pierre Molinier manifeste dès l'enfance un intérêt précoce pour les femmes, se glissant sous les tables pour admirer leurs jambes. Passionné par la peinture, il suit des cours à l'école municipale de dessin d'Agen et au collège Félix-Aunac, mais ses études secondaires sont brèves, car il est destiné à reprendre l'entreprise de peinture en bâtiment de son père. Il dirige ainsi une petite entreprise bordelaise jusqu'à 60 ans, tout en exposant des paysages impressionnistes au Salon des Amis des arts de Bordeaux dans les années 1920.
L'évolution vers un érotisme torride et complexe
Après un séjour à Paris, Molinier s'installe définitivement à Bordeaux, partageant sa vie entre son métier d'artisan et sa vocation artistique. Ses toiles évoluent progressivement vers un érotisme de plus en plus explicite, reflétant une sexualité obsédante et complexe. Amoureux de sa sœur aînée décédée, il adore se travestir en femme et se passionne pour la photographie, se représentant souvent déguisé, avec une attention particulière pour les jambes gainées de bas résille, qu'il décrit comme « soyeuses ». Bien que le terme « transgenre » n'existait pas à l'époque, son cas aurait intéressé les psychanalystes.
Marié en 1930 à une infirmière, avec qui il a deux enfants, Molinier est un coureur impénitent et violent, ce qui conduit à la séparation du couple. Après la Seconde Guerre mondiale, son art provocateur lui vaut d'être exclu des salons bordelais, mais il est remarqué par André Breton, qui voit en lui un génie subversif. Soutenu par le pape du surréalisme et admiré par Jean Cocteau, Molinier produit dans les années 1950 à 1970 des œuvres aux corps enchevêtrés et aux postures extravagantes, comparables à celles de William Blake ou Jérôme Bosch.
Un héritage controversé et une fin tragique
Le génie de Molinier devient de plus en plus sulfureux, au point de choquer même André Breton : l'artiste vernissait ses toiles avec son sperme, par amour de son propre corps. Dans ses dernières années, il se concentre sur la photographie, capturant inlassablement ses jambes voilées de résille et ses fesses dans des positions obscènes, expression d'un désespoir qui le conduit à se suicider d'une balle dans la tête en 1976. Aujourd'hui, aucun ouvrage sur le surréalisme ne manque de mentionner Pierre Molinier, dont les œuvres ont été exposées à Beaubourg, à New York et dans de nombreux musées d'art moderne. À l'approche du cinquantième anniversaire de sa mort en 2026, Agen pourrait saisir l'occasion d'organiser une exposition consacrée à cet enfant du pays hors du commun.



