Figures in extinction : le chef-d'œuvre chorégraphique qui bouleverse Montpellier Danse
Figures in extinction : un chef-d'œuvre au festival Montpellier Danse

Le triptyque "Figures in extinction", cosigné par la chorégraphe canadienne Crystal Pite et l'acteur, dramaturge et metteur en scène anglais Simon McBurney, a reçu un accueil triomphal pour sa première en France, mercredi, dans le cadre du 45e festival Montpellier Danse.

"C'est la première fois que je prends conscience avec autant d'acuité que ce que je viens de voir là, cette merveille, je ne pourrais pas la revoir… et j'en suis bouleversé !" Notre jeune voisin ne parle pas tant du crapaud doré, ni du guépard asiatique, du bouquetin des Pyrénées ou des autres merveilles de la nature officiellement éteintes évoquées dans le premier volet de "Figures in extinction", que de "Figures in extinction" lui-même : un chef-d'œuvre de ballet, par essence en péril et essentiel sur le péril.

Un triptyque miroir de notre réalité

Co-signé par Crystal Pite et Simon McBurney, ce triptyque mêlant danse, théâtre, performance et vidéo a été donné pour la première fois en France mercredi à l'opéra Berlioz, dans le cadre du 45e festival Montpellier Danse. Il y sera encore joué jeudi et vendredi, puis il disparaîtra. D'abord vers d'autres lieux : Berlin, Édimbourg, Paris (22-30 octobre, au Théâtre de la Ville), Londres. Puis vers d'autres cieux. Il disparaîtra mais ne s'effacera pas. Il vivra dans la mémoire du jeune spectateur, comme dans la nôtre, pour y avoir déposé derrière son éphémère splendeur une question éternelle : que faisons-nous du temps que la vie nous accorde ?

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

Pour les interprètes exceptionnels du Nederlands Dans Theater, co-production de Complicité, l'ultra inventive compagnie de théâtre de Simon McBurney, et du Nederlands Dans Theater (NDT), l'institution réputée du ballet contemporain néo-classique dont Crystal Pite est chorégraphe associée, "Figures in extinction" est né de la préoccupation commune de ces deux stars internationales du spectacle vivant devant le triste spectacle du vivant.

Un triptyque miroir de notre réalité qui successivement reflète, réfléchit et miroite notre relation au monde naturel (animal, végétal, minéral) et à sa disparition progressive, notre relation à l'autre et à sa disparition programmée, et enfin notre relation à la mort et à sa disparition exigée. Des relations ? Plutôt des séparations, constatent Pite et McBurney, qui en déploient le tragique existentiel dans un spectacle d'une ambition folle, philosophique, presque cosmogonique, qui entremêle danses, paroles, musiques et images.

Première pièce : Figures in extinction – The list

Dans la première pièce, "Figures in extinction – The list", ils énumèrent des espèces, des lacs, des terres emportés par le dérèglement climatique ou la prédation humaine, par une succession de tableaux courts et majestueux. Certains voient des danseurs du NDT1 évoquer (sans singer) les disparus par leurs mouvements, d'autres ajoutent une émotion gestuelle, une angoisse, un recueillement à l'inventaire de la disparition. Un ballet d'une beauté époustouflante de Pite que McBurney souligne d'extraits édifiants de "Pourquoi regarder les animaux ?" (Héros-Limite) de l'écrivain philosophe John Berger. Et pour ajouter une pointe de saine colère à ce chagrin écologique, un costard-cravate climatosceptique vient déverser sa rhétorique égocentrique, écotoxique : style de lipdub particulier à Pite, le danseur articule le texte pas seulement avec ses lèvres mais avec son corps entier, lui donnant un pertinent aspect de marionnette manipulée par la Bêtise en personne !

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

Deuxième pièce : Figures in extinction – But then you come to the humans

La deuxième pièce "Figures in extinction – But then you come to the humans" s'ouvre par un tableau hilarant commenté en voix off par la petite fille de McBurney d'une assemblée de nouveaux costards-cravates scotchés sur leur téléphone portable et obnubilés par leurs réseaux sociaux. S'ensuit un exposé précis sur la structuration du cerveau humain s'appuyant sur les théories du psychiatre et chercheur en neurosciences Iain McGilchrist. En gros, notre dévotion pour la raison, accélérée par notre culte pour le progrès technologique, nous coupe peu à peu de l'empathie ; autrement dit de notre capacité à nous mettre à la place de l'autre, condition sine qua non du vivre-ensemble. Et de rappeler une citation (apocryphe) d'Albert Einstein : "L'esprit intuitif est un don sacré et l'esprit rationnel est un serviteur fidèle. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le cadeau." Portée par des interprètes exceptionnels, la danse de Pite éblouit là par sa finesse et sa beauté, son explosivité gestuelle, ses figés d'une précision photographique, ses unissons en dominos, ses vivacités ricochant entre les corps, ses amoncellements sculpturaux… Ils y laissent leur chemise. Quand l'un vient à convulser, il s'en trouve une pour s'en inquiéter, le secourir, l'enlacer : ouf, tout n'est pas foutu même si le dernier ensemble trahit la détresse.

Troisième pièce : Figures in extinction – Requiem

Le dernier acte, "Figures in extinction – Requiem", se rapporte en toute logique au dernier souffle. Il s'ouvre avec la vérité civile des danseurs dont certains déclinent (en usant de la vocalisation chorégraphiée pitienne) leur identité, partagent leur parentèle et confient une absence, un défunt… Une fois encore, McBurney convie la plume poétique, empathique et philosophique de John Berger, extraite, entre autres, d'"Écrits des blessures" (Le temps des cerises) et "Et nos visages, mon cœur, fugaces comme des photos" (Hourra). Une fois encore, Pite et McBurney ne craignent pas d'être figuratifs ni démonstratifs, mais ils compensent ce qui, chez d'autres, serait lourdeur par une vénusté chorégraphique et une férocité comique qui balaient toute réserve et décoiffent le reste ! Ainsi, assiste-t-on aux derniers instants d'une mère dans une chambre d'hôpital très réaliste, avec ce que cela suppose de ballets des infirmiers peu concernés et des héritiers très intéressés. Un Lacrimosa mozartien plus tard, la scène vire à l'exposé lyrique, irrésistible des cinq étapes de la décomposition du corps humain, façon comédie musicale en blouse blanche ! Plus loin, un danseur s'écroule. Comme on meurt dans la rue, dans l'indifférence. Il disparaît sous un drap blanc. Un nouveau ballet, bouleversant de fluidité, fait circuler ce tissu immaculé. Il s'agit d'abord de cacher cette mort qu'on ne saurait voir, puis de prendre conscience de la nécessité de passer par là, littéralement : les danseurs se succèdent sous le linceul comme en rituel de maturité et lucidité. "Sans les morts, les vivants sont incomplets". Accepter la présence de la mort, de ses morts, s'en souvenir, s'en soutenir, c'est embrasser la vie, en plein, en grand, en vrai, et s'ouvrir à la possibilité du Mystère et de la Beauté.

Notre jeune voisin l'a pris dans la figure (in extinction) mercredi soir, et ses quelque 2000 voisins de siège de l'opéra Berlioz aussi. Ne vous privez pas de cette expérience !