Cartes imaginaires : quand la cartographie devient une porte vers l'inconnu et le merveilleux
« Hic sunt dragones ». Cette mention, inscrite avec soin sous un monstre ailé d'un jaune éclatant, orne une splendide enluminure de 1480. Sur cette mappemonde constellée de châteaux, les dragons sont localisés en un lieu précis et pourtant diffus : l'Océan, domaine de l'inconnu, de l'angoisse et du merveilleux. La formule poétique agit comme un sésame, une invitation au voyage. Ici sont les dragons, ce qui signifie : ici se déploie l'imagination humaine dans toutes ses couleurs chatoyantes.
Des objets d'art et de connaissance
Contrairement aux idées reçues, la carte n'est pas un objet austère et neutre, souligne Julie Garel-Grislin, commissaire, avec Cristina Ion, de l'exposition Cartes imaginaires, inventer des mondes à la BNF. C'est un objet d'art, et de connaissance, qui propose aussi une plongée dans l'imaginaire. Par exemple, la recherche de la merveilleuse Atlantide – l'orgueilleuse rivale d'Athènes située sur une île que les dieux punirent en la submergeant – inspire les cartographes jusqu'au XVIIIe siècle, s'appuyant sur les dialogues de Platon. Même en 2018, dans le jeu vidéo Assassin's Creed d'Ubisoft, l'Atlantide est recréée avec un luxe de détails prodigieux, permettant aux joueurs de s'y promener, du temple de Poséidon à ses rives ombragées.
Localiser l'inaccessible : du paradis aux terres légendaires
Le mouvement proposé par les cartes peut aussi être ascendant. On remonte aux sources mythiques du Nil, objet d'infinies spéculations dans l'Antiquité à cause de sa crue estivale. On s'arrête sur les bords du lac Parimé, emplacement de la légendaire cité d'Eldorado, où les Incas auraient tout revêtu d'or, des lamas aux arbres, soigneusement inscrit sur une carte de l'Amazonie par le jésuite Samuel Fritz en 1691. La manie de tout localiser s'applique même au paradis terrestre, qui ne cesse de changer de place. Centre du monde dans les représentations médiévales, il se décale vers la Chine à l'approche de la Renaissance, comme le montre la carte dite de Christophe Colomb datant de 1492, où l'Eden apparaît comme une île du bout du monde, une terre de plus à conquérir.
De l'utopie à la Fantasy : les cartes comme clés narratives
De la rêverie biblique aux terres de la littérature, il n'y a qu'un pas que franchit Thomas More. Dans la première édition de son Utopie publiée en 1516, une carte de cette « ou-topia » (littéralement le non-lieu) est imprimée au verso de la page de titre, créant un effet de réel vertigineux. J'ai dit que la carte était la clé de l'intrigue. Je pourrais presque dire qu'elle était toute l'intrigue, note Robert Louis Stevenson à propos de son Île au trésor, née d'un dessin griffonné en 1881. Voici une carte qui établit les codes du genre du roman d'aventures, explique Julie Garel-Grislin, avec une île isolée, un relief accidenté, et une toponymie évocatrice comme la crique au Rhum.
L'élan impulsé par Stevenson entraîne vers des mondes comme le pays de nulle part de Peter Pan, la forêt de Winnie l'ourson, ou les univers d'Oz et de Narnia. On arrive au genre le plus riche en cartes, la Fantasy, avec le travail conjoint sur les cartes publiées dans Le Seigneur des anneaux, mené par J.R.R. Tolkien, son fils Christopher et l'illustratrice Pauline Baynes. Sur une épreuve annotée par Tolkien, on lit des indications de couleurs et des corrections, révélant l'infinie précision de la Terre du Milieu. Comme le note Anne Besson dans le catalogue, la carte permet une appréhension du monde globale, surplombante, synchronique, aidant le lecteur à suivre les parcours et comprendre les enjeux géopolitiques.
Des adaptations modernes : de l'écran aux jeux
Comme les films de Peter Jackson adaptés du Seigneur des anneaux, la série Game of Thrones inspirée de George R. R. Martin commence par un survol de cartes. L'illustrateur Jonathan Roberts signe avec l'auteur les splendides cartes du « monde connu », de la douceur orientale de King's Landing aux terres glacées au-delà d'une muraille effrayante. Ici aussi sont les dragons, rappelant que les cartes imaginaires continuent de fasciner et d'inspirer.
L'exposition Cartes imaginaires, inventer des mondes se tient à la BNF, site François-Mitterrand, jusqu'au 19 juillet, accompagnée d'un catalogue publié aux Éditions de la BNF.



