À Montpellier, la broderie comme chemin de reconstruction pour des femmes en exil
Christine Masduraud pose à côté des portraits de certaines des participantes aux ateliers. L'artiste expose jusqu'au 5 avril à l'Espace Bagouet Là où commence la mue, un projet de broderie mené avec des femmes en situation d'exil. Fruit de quatre années d'ateliers réalisés avec l'association B comme Bombyx, l'exposition rassemble autoportraits brodés, cartes et œuvres textiles, retraçant des parcours de migration et de reconstruction à travers le fil.
"On ne brode pas seulement un tissu, on brode sa propre présence au monde." La phrase est percutante. Elle est de l'artiste Christine Masduraud, qui expose à l'Espace Bagouet jusqu'au 5 avril le résultat d'ateliers menés avec des femmes en situation d'exil autour de la broderie, avec l'association "B comme Bombyx". De l'exil à la création : le temps de la métamorphose.
De l'exil à la création : le temps de la métamorphose
L'artiste, qui travaille à la frontière entre art plastique et geste artisanal, a intitulé cette exposition : "Là où commence la mue". Car ce projet au long cours, commencé il y a quatre ans grâce au financement de Montpellier 2028, reflète la transformation profonde vécue par ces femmes au travers du travail de la matière. Elles n'étaient plus des exilées, mais devenaient des créatrices. Fuyant des situations parfois chaotiques, chaque semaine dans l'atelier de Christine, ces femmes venues de 17 pays différents se transformaient. "Dans ce temps à part, on se répare", assure l'artiste.
Recoudre son identité sur le tissu
Le travail sur les autoportraits brodés est peut-être l'exemple le plus concret de cette mue. Les participantes reprennent possession de leur propre visage, en y intégrant leur histoire et leur pays par le fil. Le portrait du pays quitté se superpose au visage. Les yeux clos peuvent suggérer une forme d'introspection, de rêve ou de recueillement. Il s'agit de "recoudre" une identité liée à un territoire que ces femmes ont quitté. Un quadrillage brodé sur le visage évoque un filet, laissant suggérer que l'individu est "capturé" par sa géographie. "Leurs visages sont retravaillés par les traits de leur pays d'origine : les frontières deviennent des tatouages sur le tissu", précise l'artiste.
Une cartographie sensible de l'altérité
L'exposition est traversée par l'hétérogénéité. La grande carte du monde qui porte le titre de l'exposition est un tissage patient sur lequel figurent des emblèmes : la colombe pour Anissa, qui vient d'Afghanistan, la barque pour Astou, qui vient du Soudan, une fraise pour une autre. Ces symboles viennent "nourrir notre propre vision du monde" et sensibiliser le spectateur à l'altérité, précise l'artiste. Les trajectoires individuelles brisées se rassemblent pour former un nouveau territoire de fierté et de visibilité.
Le fil comme langage universel
Il en est de même avec deux maisons en tissu qui collectent des mots formant des récits, comme autant de parcours à travers le monde pour arriver dans notre pays et y trouver la paix. Il y a beaucoup de petites œuvres qui méritent l'attention. Sur l'une d'elles est écrit : "Nous apprenons une langue nouvelle du pays nouveau, seule, seule, seule." Il n'a pas toujours été facile, avoue Christine Masduraud, de communiquer au sein de l'atelier hebdomadaire. "Ce fil nous a unies autour de la table ; il est ce qui fait lien quand les mots manquent", résume-t-elle.
Le résultat est là. Figurant la tension entre fragilité et résistance, ces fils, ces tissus, ces traces délicates forment une charge politique et humaine forte. Jusqu'au dimanche 5 avril, du mardi au dimanche (10 h – 13 h et 14 h – 18 h). Espace Bagouet, Esplanade Charles-de-Gaulle, Montpellier. Entrée libre.



