Ali Cherri, artiste franco-libanais, porte plainte contre Israël pour crime de guerre
Ali Cherri porte plainte contre Israël pour crime de guerre

Un artiste franco-libanais en quête de justice après la mort de ses parents

Dans son atelier parisien, l'artiste plasticien Ali Cherri, âgé de 50 ans, travaille sous le regard bienveillant des portraits d'Hannah Arendt et de Marcel Proust qui ornent ses murs. Figure reconnue de l'art contemporain, ses œuvres ont été exposées dans des institutions prestigieuses comme la Biennale de Venise, la National Gallery de Londres ou encore le CAPC de Bordeaux. Installé en France depuis douze ans, ce Franco-Libanais a entrepris une démarche judiciaire lourde de sens.

Une plainte historique déposée à Paris

Le 2 avril, Ali Cherri a officiellement déposé plainte contre l'État d'Israël pour crime de guerre, avec le soutien actif de la Fédération internationale des droits humains (FIDH). Cette action judiciaire vise à obtenir l'ouverture d'une enquête sur les circonstances de la mort tragique de ses parents, Mahmoud Naim Cherri, 87 ans, et Nadira Hayek, 76 ans, tués lors d'un bombardement à Beyrouth le 26 novembre 2024.

Le récit poignant d'une journée fatidique

« Ce jour-là, un cessez-le-feu avait été annoncé, qui devait entrer en vigueur la nuit suivante vers 4 heures du matin », raconte l'artiste. « À 16 heures, à Paris, alors que je m'apprêtais à prendre l'avion pour l'Autriche, j'ai appelé ma mère. J'étais inquiet car Israël intensifie toujours ses bombardements dans les heures qui précèdent un cessez-le-feu. On sait, au Liban, que les dernières heures avant un cessez-le-feu sont violentes. »

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Sa mère, bien que terrifiée, se raccrochait à l'espoir que les frappes cesseraient avec l'aube. Mais lorsque son avion atterrit à Vienne en début de soirée, Ali Cherri découvre des messages alarmants d'amis lui annonçant que le quartier de ses parents avait été bombardé. C'est finalement à la télévision que sa sœur voit leur immeuble touché par des frappes. La confirmation tragique arrive dans la soirée : leurs corps ont été identifiés parmi les sept victimes civiles de cette attaque qui a détruit trois étages.

Des preuves accablantes et un combat pour la vérité

La question de la responsabilité est au cœur de cette affaire. Des investigations menées par l'agence Forensic Architecture et un rapport d'Amnesty International ont établi que des bombes de provenance américaine avaient été utilisées, larguées par avions - une méthode qui n'est pas celle du Hezbollah. « C'est aussi l'intérêt de l'enquête judiciaire dont j'espère l'ouverture : établir les faits noir sur blanc, conserver tous les documents », insiste Ali Cherri.

Dans les semaines suivant les frappes, un cameraman, Mohamad Shehab, avait filmé les lieux et les dégâts pour documenter précisément les événements. Tragiquement, il a été tué à son tour récemment lors d'une frappe, avec sa fille de 3 ans.

Les fondements juridiques de la plainte

C'est par l'intermédiaire d'un ami qu'Ali Cherri a été mis en contact avec l'avocate Clémence Bectarte, responsable du pôle justice à la FIDH. Son analyse juridique a identifié un angle d'attaque : la destruction de l'appartement, dont l'artiste était propriétaire, pourrait constituer un crime de guerre selon le droit pénal français. Pour que la plainte soit recevable en France, il fallait que le bien touché soit propriété d'un Français - condition remplie grâce à la nationalité française d'Ali Cherri.

Un long combat judiciaire en perspective

La procédure en est actuellement au stade où le parquet doit se prononcer sur l'ouverture ou non d'une information judiciaire. Ali Cherri aborde cette attente avec lucidité : « Je sais que ça va être long, incertain, douloureux. Mais il est important que ce crime soit reconnu pour ce qu'il est, et qu'on sorte de l'impunité, qui permet l'anéantissement de tant de vies. Je veux savoir qui est responsable de la mort de mes parents. »

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L'artiste exprime une position nuancée face au scepticisme ambiant : « Beaucoup de gens pensent que ça ne sert à rien, moi je crois qu'il faut continuer de croire dans le droit et la justice, même si ce n'est pas évident. Depuis des années, quand des civils sont tués, on se retrouve toujours face à la même impasse : les ONG dénoncent des crimes de guerre, Israël invoque la légitime défense, et ça s'arrête là. On veut que la justice dise ce qu'il y a de légal ou d'illégal dans ces attaques. Ce n'est pas à Israël de statuer sur la légalité de ses actions. »

Un état d'esprit marqué par la douleur plus que par la colère

Depuis le dépôt de sa plainte, Ali Cherri a reçu de nombreuses marques de solidarité et perçu un espoir chez d'autres familles de victimes qui ne peuvent pas entreprendre de démarches judiciaires. Mais il tente de ne pas trop s'attacher à ces attentes, « de crainte qu'on ne soit déçus ».

Interrogé sur la colère qu'il pourrait ressentir, l'artiste répond avec une émotion contenue : « On me pose souvent la question mais je ne ressens pas de colère. Je n'ai pas assez d'énergie pour cela. Je me sens brisé. » Cette plainte représente donc bien plus qu'une simple procédure judiciaire : c'est un acte de résistance contre l'oubli, une quête de vérité au nom de tous ceux qui, comme ses parents, ont péri dans des conflits dont la complexité ne doit pas effacer la nécessité de rendre des comptes.