Fausses couches : une BD brise le silence sur un tabou
Fausses couches : une BD brise le silence

En France, 200 000 grossesses s'arrêtent chaque année, soit une toutes les deux minutes et demie. C'est le constat posé par la journaliste Camille Drouet Chades dans la bande dessinée « Une grossesse sur quatre », coécrite avec la dessinatrice Manon Mugnier et publiée aux éditions Casterman (25 euros). L'ouvrage entend briser le silence qui entoure les fausses couches, une réalité « largement ignorée » selon son autrice.

Un phénomène fréquent mais passé sous silence

Camille Drouet Chades, mère de deux enfants nés après neuf grossesses, raconte avoir découvert la fréquence de ce phénomène lors de son deuxième arrêt spontané. « J'ai appris que ça arrive une fois sur quatre, que c'est très fréquent », explique-t-elle. En cherchant des informations, elle est tombée sur le chiffre de 200 000 arrêts spontanés de grossesses, admis dans toutes les statistiques officielles. « 200 000 en France, c'est un toutes les deux minutes et demie, et le chiffre est sans doute sous-évalué », souligne-t-elle.

L'autrice s'interroge sur le silence qui entoure cette situation : « Je ne comprends pas pourquoi il y a autant de silence autour d'une situation qui n'est pas banale. » En évoquant le sujet autour d'elle, elle a constaté que ces arrêts étaient fréquents et souvent mal pris en charge. « Ce défaut de prise en charge est aussi dû au silence. Un fait qui n'existe pas dans le récit collectif n'existe pas tout court », ajoute-t-elle.

Une prise en charge médicale inégale et insuffisante

La prise en charge varie fortement selon les territoires. « À Montpellier et dans une grande ville, ça va sans doute. J'ai eu un témoignage d'une Aveyronnaise pour qui ça a été beaucoup plus compliqué », rapporte Camille Drouet Chades. Le traumatisme est à la fois physique et psychologique. En interrogeant des scientifiques et des médecins, elle a obtenu la confirmation que la douleur physique peut être extrêmement importante. « Pourtant, comme les femmes ont appris à se taire, il y a énormément de femmes qui sortent de l'hôpital sans arrêt de travail et sans antalgique », déplore-t-elle.

L'autrice a voulu mettre cette douleur physique au cœur du récit, en informant sur la durée des saignements, leur importance, et le fait que la douleur peut atteindre l'intensité de celle d'un accouchement. « Et pourtant, on laisse les femmes seules chez elles. Et quand elles arrivent à l'hôpital, il n'est pas normal qu'on ne leur propose pas un arrêt de travail », insiste-t-elle. La plupart des femmes interrogées lui ont dit : « J'ai cru que j'allais mourir ».

Une loi récente mais mal appliquée

Depuis 2023, une loi reconnaît la douleur physique et psychologique de l'événement et permet de prescrire un arrêt de travail sans délai de carence. Mais selon Camille Drouet Chades, la plupart des praticiens ne sont pas au courant. « Pour prescrire cet arrêt de travail, il faut un formulaire spécial. Tous les médecins ne l'ont pas. Enfin, sa spécificité fait qu'il renseigne indirectement l'employeur sur le motif de l'arrêt », précise-t-elle. « Parce qu'il y a eu une loi, on a pensé que le problème était traité. Sauf que ça a été mal fait », ajoute-t-elle.

Du côté du corps médical, elle évoque une banalisation fréquente. « Les soignants ont tendance à banaliser, parce que c'est extrêmement fréquent. D'autant que la prise en charge est “facile” : en France, en 2026, on ne meurt pas d'un arrêt spontané de la grossesse », explique-t-elle. Mais la plupart de ces arrêts sont gérés à l'hôpital public, qui « ne va pas très bien ». « Les soignants font ce qu'ils peuvent mais ils n'ont pas le temps, ce n'est pas rentable… ils sont malheureux d'être maltraitants malgré eux. Une bonne prise en charge demande du temps », souligne-t-elle.

Des initiatives locales et un espoir de protocole national

Malgré les difficultés, des initiatives émergent. Au CHU de Lille, les femmes sont orientées vers une chambre d'attente dès leur arrivée. « Depuis que le livre est sorti, j'ai été invitée à discuter avec des équipes… à Lyon, l'hôpital vient d'annoncer qu'il changeait sa prise en charge », se réjouit Camille Drouet Chades. Elle ne désespère pas de la mise en place d'un protocole national et d'une plateforme d'information fiable et claire. « C'est la première urgence », affirme-t-elle.

L'autrice préfère l'expression « arrêt spontané de la grossesse » à « fausse couche ». « Ce que je n'aime pas, dans fausse couche, c'est qu'il n'y a pas grand-chose de faux dans tout ça. La douleur n'est pas fausse, les répercussions psychologiques ne sont pas fausses. Fausse couche, ça donne l'impression de grossesses qui n'ont pas existé », explique-t-elle. Elle salue les témoignages de personnalités comme Marine Tondelier ou Michelle Obama, qui font avancer les choses. Depuis la sortie du livre, elle reçoit des dizaines de messages par semaine, certains lui reprochant de « ne pas garder pour elle des choses intimes ». Une réaction qui illustre la persistance du tabou.