Comment Gatsby Le Magnifique est né d'un été à Saint-Raphaël en 1924
Gatsby Le Magnifique : un été 1924 à Saint-Raphaël

En quelques semaines, en 1924, Francis Scott Fitzgerald écrit son chef-d'œuvre « Gatsby Le Magnifique » à la Villa Marie à Saint-Raphaël, tout en faisant face à une tempête dans son couple. La légende Gatsby est née d'un été sur la Riviera, marqué par l'isolement, l'écriture intense et une trahison amoureuse.

L'arrivée des Fitzgerald à Saint-Raphaël

Scott et Zelda Fitzgerald, accompagnés de leur fille Scottie, arrivent sur la Côte d'Azur en mai 1924, au Grimm's Park Hôtel à Hyères. L'écrivain cherche un endroit calme pour écrire, loin des tumultes de sa vie américaine. Les Murphy, rencontrés à Paris, les convainquent de se rendre dans le Sud de la France en été, une période où les étrangers fuient le littoral et où tout est moins cher qu'aux États-Unis. « C'est en recherchant une maison à louer, via l'agence King à Cannes, qu'ils vont trouver la Villa Marie », indique Jean-Luc Guillet, auteur spécialiste des Fitzgerald. Une résidence qualifiée de « propre et fraîche ». « C'était ce que nous avions toujours cherché », fait savoir Scott dans ses écrits. Ils signent un bail de cinq mois, du 1er juin au 30 octobre.

L'écriture de Gatsby Le Magnifique

À la Villa Marie, Scott s'isole dans une petite pièce du premier étage, laissant pousser sa moustache et ne sortant que pour quelques bains de mer. Il écrit intensément, tandis que Zelda s'ennuie tout aussi intensément. En quelques semaines, le chef-d'œuvre est né. « C'est ici que Francis Scott Fitzgerald a écrit Gatsby Le Magnifique », confirme Jean-Luc Guillet, qui décrit la pièce : la lumière y pénètre par deux fenêtres, l'une donnant sur la baie, l'autre sur le jardin. L'histoire d'un mystérieux millionnaire qui organise de somptueuses réceptions dans l'espoir de reconquérir son amour de jeunesse, Daisy Buchanan. Les illusions perdues, fondation du récit, font écho à l'expérience de l'écrivain. Scott envoie à son éditeur : « J'ai passé un été convenable. J'ai été malheureux mais mon travail ne s'en est pas ressenti. Enfin j'ai atteint l'âge adulte. »

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La crise conjugale : l'affaire Jozan

Alors que Scott achève son roman, une trahison le foudroie. Les Fitzgerald reçoivent la haute société à la Villa Marie pour des soirées. Parmi les invités, des aviateurs de la base aéronavale de Fréjus attirent les regards. Zelda, qui se morfond, fait la connaissance de l'un d'eux, Édouard Jozan. Un triangle amoureux se forme. « Flirter n'était pas interdit dans leur couple, précise Jean-Luc Guillet. Mais lorsque Zelda demande le divorce à Scott, il s'effondre. Il pensait que leur relation fonctionnait avec un pacte, une frontière à ne pas franchir. » Dans son Registre (carnet de notes personnelles), Scott inscrit à la date du 13 juillet 1924 : « La grande crise ». L'affaire fait grand bruit dans le microcosme raphaëlois. Jozan est muté. L'idylle s'interrompt brutalement. Pour l'aviateur, il s'agit d'un amour sans lendemain ; pour Zelda, les sentiments paraissent plus profonds. « Jozan lui écrit une dernière lettre. Zelda raconte qu'elle l'a déchirée et l'a jetée dans le port. » Scott, lui, ne saura jamais exactement ce qui s'est passé. « Il a demandé une confrontation à Jozan, mais elle n'a jamais eu lieu. On retrouve cette scène entre Gatsby et Buchanan dans le roman. Et on comprend quelle peur habitait Scott. Il craignait d'entendre ce qu'il a écrit, à savoir : “Votre femme ne vous a jamais aimé.” »

L'ombre de l'aviateur dans les œuvres

L'affaire Jozan hante le couple. Le Français apparaît sous d'autres noms dans leurs fictions : Jacques dans « Accordez-moi cette valse » (roman de Zelda), Barban dans « Tendre est la nuit », et Buchanan dans « Gatsby Le Magnifique ». Jean-Luc Guillet a tenté d'éclaircir l'épisode : « Il y a plusieurs années, j'ai contacté la veuve d'Édouard Jozan pour lui demander ce qu'elle savait. Elle s'est mariée dans les années cinquante avec lui et était très à l'aise pour aborder le sujet. Mais elle n'a jamais eu de détails. Son mari, qui a fait une carrière de haut vol, ne s'est jamais épanché. »

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Le départ et les années suivantes

Pendant cette période troublée, le manuscrit dactylographié de Gatsby part de Saint-Raphaël. Le bail de Valescure touche à sa fin : « Ils resteront encore quelques jours supplémentaires à l'hôtel Continental avant de partir pour l'Italie », ajoute Jean-Luc Guillet. Durant les années qui suivent, les excès les rattrapent. En 1929, ils reviennent une dernière fois dans le Var. Zelda écrit : « La nuit du krach boursier, nous avons séjourné au Beau Rivage, à Saint-Raphaël, dans la chambre qu'avait occupée Ring Lardner l'année précédente. Nous sommes partis au plus vite, car nous y étions déjà venus tant de fois. » Elle achève : « Il est plus triste de retrouver le passé et de le trouver inadapté au présent que de le voir nous échapper et demeurer à jamais une harmonieuse conception du souvenir. » Ni Scott ni Zelda ne reviendront après.

La Villa Marie aujourd'hui

La Villa Marie, construite en 1882 par l'architecte Pierre Aublé, est toujours debout, intacte. Aujourd'hui propriété privée, elle est disponible à la location saisonnière. La bâtisse bénéficie désormais d'une piscine. Il est possible de réserver son séjour en ligne pour passer quelques nuits près de Gatsby. Jean-Luc Guillet, auteur de « L'Été de Zelda » et d'autres ouvrages sur les Fitzgerald, a contribué à réhabiliter leur présence à Saint-Raphaël. « C'est la seule fois dans sa carrière qu'il s'est entièrement consacré à l'écriture d'un roman durant un temps donné », note-t-il, ému.