Moya, le robot humanoïde chinois qui défie la frontière entre l'humain et l'artificiel
Moya, le robot humanoïde chinois au visage presque humain

Moya, le robot humanoïde chinois qui défie la frontière entre l'humain et l'artificiel

Dans le quartier d'innovation de Zhangjiang Robotics Valley à Shanghai, une silhouette féminine de 1,65 mètre capte tous les regards lors d'une démonstration. Elle tourne lentement la tête, croise le regard d'un journaliste et esquisse un sourire. Rien d'extraordinaire à première vue, sauf que cette femme au visage lisse et aux gestes légèrement saccadés n'est pas humaine. Moya, le dernier-né de la start-up chinoise DroidUp, ne pèse que 32 kilogrammes mais porte une ambition démesurée : créer un robot que l'on pourrait presque confondre avec un être humain.

Une approche centrée sur la ressemblance humaine

Contrairement aux robots industriels traditionnels qui misent sur la force brute ou l'agilité athlétique, Moya se distingue par son apparence humaine. Conçu pour des interactions prolongées et conviviales, ce robot représente le pari technologique audacieux de Li Qingdu, professeur à l'Université des Sciences et Technologies de Shanghai et fondateur de DroidUp en 2021. Après vingt ans de recherche en robotique humanoïde, son objectif est clair : doter une machine d'une apparence si humaine qu'elle efface, au moins temporairement, la frontière entre le vivant et l'artificiel.

Une peau tiède qui change tout

Ce qui frappe immédiatement les visiteurs du showroom de DroidUp, c'est la peau du robot. Loin d'être froide et métallique comme celle de la plupart des robots, elle est tiède au toucher. Moya maintient une température corporelle constante entre 32 et 36 °C, un détail technique qui transforme complètement l'expérience sensorielle.

Bannière large Pickt — app de listes de courses collaboratives pour Telegram

« La plupart des robots actuellement disponibles sur le marché ont une coque rigide et donnent une impression mécanique et froide, explique Li Qingdu dans une interview accordée au média chinois Shanghai Eye. Un robot qui sert véritablement la vie humaine devrait être chaleureux, presque comme un être vivant avec lequel les gens peuvent créer un lien. »

Sous cette enveloppe synthétique innovante se cache une structure complexe imitant les muscles, les tissus adipeux et la cage thoracique humaine, résultat de nombreuses années de recherche en biomimétisme. Des caméras dissimulées derrière les yeux permettent à Moya de soutenir le regard, de sourire, d'acquiescer et de produire de subtiles micro-expressions faciales. Ces signaux non verbaux, que nous percevons instinctivement dans nos interactions quotidiennes, sont reproduits par l'intelligence artificielle embarquée pour créer l'illusion d'une présence consciente.

Les défis du mouvement naturel

La démarche de Moya est annoncée comme imitant la marche humaine à 92 %, bien que les vidéos de démonstration révèlent une certaine rigidité et des cliquetis mécaniques audibles qui trahissent largement la nature artificielle du robot.

Pour Serena Ivaldi, directrice de recherche en robotique au centre Inria de l'Université de Lorraine, Moya s'inscrit dans une histoire déjà longue de développement d'androïdes. « Ce n'est pas le premier robot avec un visage humain : on compte plein d'androïdes avec des visages intentionnellement biomimétiques et des éléments issus de l'industrie du cinéma pour rendre la peau et le visage le plus réaliste possible », rappelle-t-elle. La roboticienne cite notamment Hiroshi Ishiguro, pionnier japonais qui « a construit des androïdes en copie de sa fille et de lui-même », et ce dès les années 2000.

Le défi majeur, explique Serena Ivaldi, a longtemps résidé dans le mouvement : « Dans le passé, le mouvement des humanoïdes n'était pas très doux et naturel. Ça causait un effet de “vallée de l'étrange” car le robot a un aspect très humain mais son mouvement ne l'est pas. Les personnes éprouvent un sentiment de rejet du robot à cause de ce décalage. »

Des investissements massifs en Chine

Aujourd'hui, grâce aux investissements massifs récents, particulièrement en Chine, « le design des humanoïdes s'est beaucoup amélioré sur le plan mécatronique », poursuit la chercheuse. Le résultat : des mouvements « de plus en plus doux et naturels et proches de l'humain », même si « on est encore loin de la fluidité humaine ».

Bannière post-article Pickt — app de listes de courses collaboratives avec illustration familiale

DroidUp positionne Moya pour des applications commerciales et de service, notamment dans les secteurs de la santé et de l'éducation, et annonce sa commercialisation pour fin 2026. La start-up vise explicitement des environnements où des interactions prolongées avec des humains sont nécessaires.

Acceptation culturelle et risques de détournement

Mais est-ce parce qu'un robot a un aspect humain qu'il peut être mieux accepté pour intégrer nos environnements quotidiens ? Pas forcément, selon Serena Ivaldi : « Il y a des différences culturelles. En Asie, ce genre de robots est effectivement plus accepté par le public qu'en Europe. » Cette nuance explique en partie pourquoi les entreprises chinoises et japonaises investissent massivement dans l'hyperréalisme, là où les roboticiens occidentaux privilégient souvent des designs plus fonctionnels ou délibérément stylisés.

La chercheuse ne cache pas non plus ses inquiétudes face à ces robots d'apparence « très féminine et attractive ». « J'ai peur des mauvais usages, du détournement du robot qui aide les personnes dans leur quotidien et leur travail vers un robot compagnon, voire un robot à usage sexuel, confie-t-elle. « Ces usages sont totalement contraires à ce que je souhaite pour le bien de la société, ce n'est pas là que les efforts des humains devraient se concentrer. On a des problèmes bien plus importants à résoudre ! »

Un marché en pleine expansion

Malgré ces questionnements éthiques, le marché des robots humanoïdes connaît une expansion rapide. Selon les prédictions de la Bank of America, on pourrait compter jusqu'à 3 milliards d'unités de robots humanoïdes en service d'ici à 2060. Cette projection spectaculaire témoigne de l'engouement mondial pour cette technologie et des investissements colossaux qui y sont consacrés, particulièrement en Chine où le gouvernement soutient activement le développement de l'intelligence artificielle et de la robotique.

Moya représente ainsi à la fois une avancée technologique remarquable et un symbole des questions éthiques et sociétales que soulève l'intégration croissante des robots dans notre vie quotidienne. Alors que la frontière entre l'humain et l'artificiel devient de plus en plus floue, le débat sur l'acceptation, l'utilisation et la régulation de ces technologies ne fait que commencer.