Dans la Silicon Valley, une prédiction alarmiste gagne du terrain : l'intelligence artificielle (IA) pourrait créer une « permanent underclass » (sous-classe permanente), un nouveau lumpenprolétariat composé de cols blancs rendus inutiles par les grands modèles de langage. Les cadres qui ne maîtrisent pas l'art du prompt ou les compétences exigées par cette révolution technologique se retrouveraient au chômage, leurs savoir-faire devenant négligeables sur le marché du travail. Mais pourquoi les pontes de la tech, qui ont eux-mêmes développé ces modèles, agitent-ils le spectre du chômage de masse ?
Une prophétie autoréalisatrice ?
L'économiste suédois Gunnar Myrdal a utilisé le terme « underclass » pour la première fois dans les années 1960, désignant les cols bleus américains laissés pour compte par l'automatisation de l'après-Seconde Guerre mondiale. Il prônait alors des mesures progressistes pour les réintégrer dans l'emploi. Aujourd'hui, ce sont les dirigeants de l'IA qui reprennent ce concept, mais dans un but différent : justifier leurs innovations et préparer le terrain à des réformes du marché du travail.
Dario Amodei, cofondateur et PDG d'Anthropic (créateur de Claude), fait partie de ceux qui évoquent cette menace. Selon lui, l'IA pourrait rendre obsolètes de nombreux emplois de bureau, créant une fracture sociale sans précédent. Mais cette prédiction sert aussi à attirer l'attention sur les risques de l'IA et à plaider pour une régulation qui pourrait avantager les grandes entreprises technologiques.
Un intérêt bien compris
En agitant le spectre de la « sous-classe », les patrons de l'IA cherchent à influencer le débat public et les politiques. Ils veulent montrer qu'ils prennent au sérieux les conséquences sociales de leurs créations, tout en orientant les solutions vers des approches qu'ils contrôlent, comme la formation aux nouveaux outils ou le développement d'une IA éthique. Certains analystes y voient une stratégie pour éviter des régulations trop strictes : en soulignant les risques, ils espèrent dicter les termes de la régulation.
Par ailleurs, cette rhétorique permet de justifier des investissements massifs dans la recherche sur la sécurité de l'IA, un domaine où les grandes entreprises ont une longueur d'avance. En parlant de « sous-classe », elles légitiment leur propre rôle de gardiens de la transition technologique.
Quel avenir pour les cols blancs ?
L'impact réel de l'IA sur l'emploi reste incertain. Si certains postes pourraient disparaître, d'autres émergeront, notamment dans la gestion des systèmes d'IA, l'analyse de données ou la création de contenu. La question est de savoir si les travailleurs pourront se reconvertir à temps. Les patrons de l'IA eux-mêmes reconnaissent que la formation et l'éducation sont cruciales, mais ils insistent sur le fait que le rythme du changement technologique dépasse les capacités d'adaptation actuelles.
En définitive, le discours sur la « sous-classe » sert autant à alerter qu'à promouvoir une vision de l'avenir où les grandes entreprises technologiques jouent un rôle central. Reste à savoir si cette prophétie se réalisera ou si elle n'est qu'un outil de communication pour façonner le monde à leur image.



