Meredith Whittaker, présidente de Signal : une vie de combat pour la vie privée numérique
Meredith Whittaker, présidente de Signal : une vie de combat numérique

Meredith Whittaker : l'infatigable gardienne de la vie privée numérique

Rencontrer Meredith Whittaker relève presque de l'exploit. « Je suis désolée. Je viens d'arriver à Chicago pour un séminaire d'équipe, c'est un peu la course, mais je serai ravie de prendre ce temps avec vous en tête à tête lorsque je reviendrai à Paris. » Quelques semaines plus tard, elle accepte finalement de se rendre au Point. Elle évoque avec passion une exposition du plasticien français Céleste Boursier-Mougenot – ces installations sonores immersives où des objets du quotidien se mettent à vibrer et à chanter : « Un exemple splendide de la manière dont l'art s'intègre avec sérénité à l'architecture de l'œuvre. »

Un esprit vif et une détermination sans faille

Chez Meredith Whittaker souffle un esprit vif, du genre à ne jamais se laisser faire – un cocktail de simplicité et d'écoute qui désarçonne. En sortant du métro, elle plonge ses grands yeux noisettes dans les vôtres après avoir ôté ses lunettes – rempart symbolique de ce qu'elle chérit le plus : sa vie privée. Présidente de la fondation Signal, cette quadragénaire californienne dirige la messagerie chiffrée de bout en bout, plébiscitée aussi bien par le lanceur d'alerte Edward Snowden, la documentariste Laura Poitras, ou encore l'expert en cybersécurité Bruce Schneier. Depuis 2020, la Commission européenne la recommande officiellement aux membres de son personnel. Même Elon Musk en a fait la promotion.

Des racines artistiques et une pensée hétérodoxe

De son enfance à Los Angeles, dans le quartier de Koreatown, elle garde un souvenir nostalgique : un père tromboniste, des petits boulots dans les clubs de jazz, puis la fac à Berkeley où elle étudie la littérature et la rhétorique. « Mes parents, artistes et hippies, s'accrochaient à ce mode de vie des années 1980-1990 ; j'ai fréquenté des écoles d'art, bercée par une pensée hétérodoxe qui questionne les idées dominantes et les vaches sacrées. J'ai grandi pauvre – ce qui donne son lot de difficultés, bien sûr, mais aussi un superpouvoir : ce réflexe de poser les questions “non évidentes” à ceux qui n'ont jamais nagé en d'autres eaux. » Sa madeleine de Proust ? Le sundubu jjigae, un ragoût de tofu épicé du BCD Tofu House, un petit restaurant du quartier Wilshire, dans lequel elle allait avec son père après les disputes. « À la fin du repas, on était trop rassasiés pour se souvenir de ce qui nous avait fâchés. »

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L'éveil chez Google et l'influence de Foucault

C'est fauchée, « par hasard, presque », qu'elle débarque chez Google en 2006 : « De la nourriture gratuite et un bon salaire, c'est ce qu'il me fallait. » Embauchée par le moteur de recherche, elle participe au lancement de plusieurs projets : le M-Lab, une plateforme open source qui mesure la qualité réelle des connexions Internet, puis, en 2013, Google Open Research, un espace atypique où chercheurs et société civile explorent ensemble la neutralité du Net et les implications sociales de l'intelligence artificielle. C'est là qu'elle comprend vraiment les écrits de Michel Foucault, découverts à la fac : « J'ai vu ces concepts mis en pratique – la manière dont la relation entre le savoir et la domination sert à contrôler et à modeler les normes, souvent sous couvert d'optimisation. » En 2017, elle cofonde l'AI Now Institute à l'université de New York avec la chercheuse australienne Kate Crawford – et s'engage pleinement dans la critique politique de l'industrie technologique.

Le tournant : Project Maven et le Google Walkout

Car entre-temps, l'ambiance s'est durcie chez Google. Fin 2017, Meredith Whittaker découvre l'existence de Project Maven, un contrat secret avec le Pentagone visant à doter des drones militaires de systèmes de vision par ordinateur. Elle rédige des tracts, organise des réunions clandestines, relaie des pétitions. Le 1er novembre 2018, elle est à la manœuvre du Google Walkout : plus de 20 000 salariés abandonnent leur poste pendant quelques heures pour dénoncer les contrats militaires opaques et la surveillance à grande échelle tout comme l'impunité en matière de harcèlement.

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La réplique de Google est sans appel : si elle veut rester, Meredith devra abandonner l'AI Now Institute et cesser de parler d'éthique de l'IA. « C'est non. » En juillet 2019, elle quitte l'entreprise. Dans les mois suivants, elle témoigne devant le Congrès, dénonce les IA biaisées, la reconnaissance faciale qui « automatise les erreurs du passé ». En 2021, elle devient conseillère sur l'IA auprès de Lina Khan à la Federal Trade Commission, le gendarme américain de la concurrence et de la protection des consommateurs – en première ligne face aux dérives des géants technologiques.

À la tête de Signal : une philosophie radicale

En 2022, Signal fait signe à celle qui commence chacune de ses journées de travail par une séance de yoga. L'histoire de l'application tient d'un roman : Moxie Marlinspike, pirate éthique vivant sur un voilier, lance en 2010 les premières applis chiffrant les conversations. En 2018, Brian Acton – cofondateur de WhatsApp qui vient de claquer la porte de Facebook en dénonçant le mauvais usage des données – injecte 50 millions de dollars pour créer la Signal Foundation, structure à but non lucratif, sans publicité, sans capital-risque. Le Signal Protocol, conçu par Moxie et le cryptographe Trevor Perrin, devient le socle du chiffrement moderne – adopté ensuite par WhatsApp et Messenger.

La nuance est cruciale : WhatsApp chiffre le contenu des messages grâce à ce protocole, mais collecte en parallèle les métadonnées – qui parle à qui, quand, d'où. Une mine d'or pour Meta. Le contenant est secret, le contexte est exploité. Signal, elle, limite au strict minimum la collecte de données, publie son code en open source, se finance par les dons.

Les scandales et les menaces de retrait

Au printemps 2025, l'appli se retrouve malgré elle au cœur d'un scandale retentissant. Un conseiller à la sécurité nationale de l'administration Trump a, par erreur, ajouté le journaliste Jeffrey Goldberg de The Atlantic à un groupe Signal privé où plusieurs hauts responsables discutaient en temps réel de frappes imminentes au Yémen – horaires de lancement des missiles, informations sur des méthodes sensibles et un agent infiltré. Techniquement, le chiffrement de Signal n'était pas en cause : le problème, c'est que des responsables publics soumis aux obligations du Federal Records Act avaient choisi une messagerie privée.

Même tension en France, en mars 2025 : une proposition de loi contre le narcotrafic prévoyait d'obliger les messageries chiffrées à fournir aux autorités les messages déchiffrés en 72 heures. Réponse immédiate de Whittaker : « Une backdoor utilisée uniquement à de bonnes fins, ça n'existe pas. » Elle menace alors de retirer Signal du marché français. La loi n'a pas été adoptée.

L'IA agentique : une nouvelle menace

Aujourd'hui, elle n'a pas de mots assez durs pour l'IA agentique – de petits logiciels autonomes, très à la mode, qui agissent à votre place : réserver un billet, envoyer un message, gérer votre agenda. Ces agents brisent la frontière entre couche applicative et système d'exploitation : ce que Spotify refuse de partager avec Google, ce que Signal refuse d'exposer, devient accessible dès lors qu'un agent obtient cet accès transversal. Utilisateurs et développeurs perdent le contrôle de leurs propres données – non par malveillance, mais par conception. Car l'IA agentique, fruit du modèle publicitaire des Big Tech, ne fait qu'amplifier leur logique première : collecter toujours plus, centraliser toujours davantage, et appeler ça de l'intelligence.

Entre New York et Paris : un refuge pour la pensée critique

Partagée entre New York et Paris – « Je dois payer deux loyers, mais cela me donne plus de liberté » –, elle écoute le DJ star de l'électro Theo Parrish, relit James Baldwin dans les cafés du 2ᵉ arrondissement. « La France peut être un refuge pour la pensée critique, pour la science, pour ceux qui veulent encore inventer un autre futur. »

Après sa visite au Point, je la raccompagne vers le métro où elle chausse de nouveau ses grandes lunettes noires ; et j'ai le sentiment d'avoir croisé le fer avec un être à la conscience rare, dans un monde numérique qui ne prend plus le temps de réfléchir – une femme libre, tout simplement.

Femmes dans la tech : des progrès encore insuffisants

À peine un quart des emplois dans les professions du numérique est occupé par des femmes en France selon l'Insee – et seulement 17 % dans les métiers strictement techniques. L'écart de rémunération entre femmes et hommes dans le secteur atteint 18 %. Une étude de l'Office européen des brevets, dévoilée le 3 mars 2026, s'intéresse plus spécifiquement à la recherche :

  • Les femmes représentent 16,7 % des déposantes de brevets en France sur la période 2018-2022
  • Ce taux est légèrement au-dessus de la moyenne européenne (13,8 %)
  • Cet écart s'explique largement par la spécialisation française dans les sciences de la vie
  • Dans l'entrepreneuriat technologique de pointe, le retard est net : seules 10,2 % des entreprises françaises déposant des brevets comptent une femme parmi leurs fondatrices
  • Les disparités territoriales sont marquées : le Val-de-Marne affiche un taux de 25,4 % de femmes parmi les déposantes, quand les Yvelines plafonnent à 12,5 %