Doctolib lance son IA santé face à ChatGPT Health : la bataille européenne est engagée
Doctolib lance son IA santé face à ChatGPT Health

Doctolib déploie son compagnon IA santé face à l'offensive américaine de ChatGPT

Demain, dialoguerons-nous avec des intelligences artificielles comme avec des professionnels de santé ? Doctolib, l'entreprise française spécialisée dans la prise de rendez-vous médicaux et la gestion des données de santé, en est convaincue. Depuis octobre 2025, la société teste discrètement un tout nouveau service d'intelligence artificielle dédié au domaine médical. Ce compagnon virtuel, bardé d'algorithmes sophistiqués, est capable d'engager des conversations avec les utilisateurs concernant leurs problèmes de santé une fois alimenté en informations pertinentes.

Une course contre la montre face aux géants américains

Conçu au siège de Doctolib à Levallois-Perret, dans des bureaux offrant une vue imprenable sur la Seine, cet outil revêtu d'une blouse blanche numérique devrait faire son apparition dans les ordinateurs et smartphones européens d'ici quelques mois. L'entreprise française ressent une pression temporelle croissante, particulièrement depuis le 7 janvier 2026. À cette date, le géant américain OpenAI inaugurait "Health", la petite sœur dédiée à la santé de ChatGPT, exclusivement sur le territoire américain pour le moment.

Bien que la date de lancement européen de ChatGPT Health reste inconnue, de nombreux acteurs du Vieux Continent se préparent déjà à cette arrivée. Doctolib se positionne dans les starting-blocks, tout comme la start-up française PaperDoc qui vient de lancer son IA de santé baptisée "Gustave". L'application allemande Ada Health occupe également le terrain, tout comme "Symptoma" en Autriche ou "Bearable" au Royaume-Uni. Tous ces acteurs européens nourrissent l'ambition de rattraper l'ogre américain à l'origine de cette révolution numérique.

La mission s'annonce particulièrement périlleuse : plus de 250 millions d'utilisateurs à travers le monde utilisent déjà ChatGPT comme assistant médical, sans compter les chiffres impressionnants de ses concurrents directs comme Anthropic (Claude) ou Google (Gemini). Pour éviter un report durable du marché vers ces outils venus d'Amérique, les entrepreneurs européens de la tech entendent bien proposer des alternatives supérieures.

Risques sanitaires et enjeux de souveraineté

L'enjeu dépasse largement le simple cadre commercial. Contrairement à l'Internet traditionnel dominé par les moteurs de recherche, ces nouveaux outils ne se contentent pas de fournir des liens vers des articles mais ambitionnent de guider activement les utilisateurs dans un langage naturel. Or, mal configurées, ces solutions numériques peuvent orienter les patients vers de mauvaises pratiques médicales. "De nombreux patients arrivent avec en tête des folies venant de leur IA", confie un médecin en bout de chaîne, qui s'est retrouvé une fois face à un parent lui demandant si l'huile d'olive constituait une réponse appropriée aux otites.

La prudence devrait être d'autant plus de mise qu'une récente étude menée par l'Université d'Oxford et publiée dans Nature Medicine a conclu que des modèles comme ChatGPT ne font actuellement pas mieux qu'une simple recherche web pour aider les patients à identifier un diagnostic à partir de symptômes, avec seulement environ un tiers de diagnostics corrects dans le cadre d'une simulation.

L'IA de santé représente également un fort enjeu de souveraineté numérique, un terme particulièrement en vogue à l'ère Trump. "Les systèmes et les recommandations médicales diffèrent d'un pays à l'autre. Pour des outils adaptés à nos pratiques nationales, il nous faut des solutions conçues spécifiquement pour le marché français", exhorte Clément Goehrs, directeur exécutif de Synapse Medecine, une entreprise qui déploie un assistant IA auprès des professionnels de santé. "Les deux à trois prochaines années sont absolument décisives. Nous comprenons tous le besoin, en France, que l'Assurance maladie dialogue avec les industriels du secteur. Et il n'est pas certain qu'OpenAI accepte de collaborer."

Doctolib adopte une approche prudente et ciblée

Prudemment, Doctolib, qui compte 80 millions d'utilisateurs en Europe dont 50 millions en France, teste d'abord son compagnon IA sur un échantillon restreint de 10 000 parents volontaires. L'outil est actuellement réservé aux parents d'enfants de moins de 4 ans, une cible à la fois très connectée et avide d'informations de santé. L'objectif consiste à répondre aux questionnements des jeunes parents concernant le sommeil ou la nutrition de leur bébé, à la demande. Toutes les conversations font l'objet d'une relecture attentive, et le robot cesse son activité à 22 heures chaque jour.

Demain, si tout se déroule conformément aux attentes, l'outil sera ouvert à l'ensemble des utilisateurs et pourra endosser le rôle d'un secrétaire de cabinet virtuel, capable d'expliquer les démarches à suivre ou les interlocuteurs à contacter en cas de problème médical. Les abonnés titulaires d'un accès illimité, une formule dont le prix n'a pas été communiqué, pourront alors solliciter l'assistant 24 heures sur 24 et sept jours sur sept. Rappelons que ChatGPT, en version illimitée, est lui aussi payant.

L'Express a pu tester le service de Doctolib en avant-première. Côté interface, rien de particulièrement dépaysant : une fenêtre de conversation et un espace dédié permettent de saisir ses questions directement sur le site de l'entreprise française. La mécanique, en revanche, diffère radicalement des IA disponibles sur le marché généraliste. L'assistant de Doctolib questionne, reformule, cadre les échanges, et rappelle très rapidement qu'il n'est pas médecin, une distinction quasiment impossible avec une IA généraliste.

Sur un cas test impliquant un nourrisson présentant des symptômes pouvant évoquer une possible allergie, l'outil demande des précisions concernant la respiration du bébé, renvoie rapidement vers le numéro d'urgence 15 et les services hospitaliers, et rappelle les gestes de prudence à adopter en attendant les secours. Une aide cruciale, particulièrement pour des parents inexpérimentés, et d'autant plus rassurante qu'elle n'essaie jamais de supplanter l'expertise médicale professionnelle.

Une approche éthique et légale rigoureuse

"Nous proposons simplement un accompagnement et une orientation dans le parcours de soins, recommandé par le système de santé français. Pas de diagnostic, ni d'ordonnance ou de traitement", résume Mathilde Jaïs, directrice de l'offre Compagnon de santé chez Doctolib. Il s'agit d'une question d'éthique fondamentale, mais également d'une nécessité légale, afin de ne pas être apparenté à un dispositif médical, secteur très fortement réglementé.

Côté sécurité des données, la licorne française assure mettre tout en œuvre pour éviter les mauvaises surprises. L'outil est complètement verrouillé, de sorte qu'il ne soit pas possible de le détourner de sa fonction première. L'Express a testé plusieurs commandes réputées pour faire dérailler les systèmes d'intelligence artificielle, sans succès. La solution s'alimente uniquement selon une approche appelée RAG (retrieval-augmented generation), consistant à sélectionner des informations précises au sein d'une base de données contrôlée.

En parallèle, plusieurs "agents" informatiques collaborent entre eux et s'assurent de la bonne couverture des sujets abordés, du ton employé, et d'éventuels dérapages sémantiques. Plusieurs centaines d'expériences seraient menées chaque semaine pour traquer l'hallucination crédible, ce moment où la machine se trompe avec l'aplomb d'un menteur chevronné. Au moindre doute, Doctolib promet qu'un véritable médecin sera alerté. De fait, lors de notre test, un médecin a interrompu notre conversation en quelques minutes afin de vérifier que l'alerte du compagnon avait été prise au sérieux, et que le numéro du 15 avait effectivement été composé.

La souveraineté européenne en question

Sur le papier, cette riposte tricolore présente toutes les caractéristiques d'une initiative prometteuse, d'autant que Doctolib constitue un acteur central du paysage numérique européen. Reste que, côté souveraineté technologique, cette solution sonne encore très "yankee". Si Doctolib discute effectivement avec Mistral AI, elle s'appuie principalement sur des modèles venus d'outre-Atlantique comme OpenAI et ses rivaux directs.

Certes, l'engin est alimenté uniquement par des sources et données hexagonales qualifiées et vérifiées, provenant notamment des institutions de santé françaises, mais il n'est pas possible d'affirmer, pour le moment, qu'il s'agit d'une réponse totalement française sur le plan technologique.

Dans cette course à la souveraineté, deux autres solutions européennes semblent mieux positionnées. "EBiM" (Evidence based artificial intelligence medicine), dans le secteur public, développée par le Collège de médecine générale pour les professionnels de santé, pourrait à terme également s'ouvrir au grand public selon la Dr Fabienne Yvon du syndicat de généralistes MG France. Cette solution s'alimente grâce aux modèles de Mistral AI. Côté privé, on retrouve "Gustave", de la start-up Paperdoc. Si, comme Doctolib, ce chat de santé destiné aux patients est entraîné sur des données médicales et institutionnelles, il se targue d'intégrer sous le capot le modèle développé par la "décacorne" tricolore Mistral AI.

Un potentiel extraordinaire malgré les risques

Cette effervescence européenne révèle une vérité plus profonde : malgré les risques évidents et les contraintes réglementaires actuelles, l'intelligence artificielle possède un potentiel extraordinaire dans le domaine de la santé. Certains médecins s'en amusent ouvertement, à l'instar d'Andreas Werner, président de l'association de pédiatrie ambulatoire : "Les réponses du 15 s'avèrent parfois plus discutables que les réponses de ChatGPT". Avec sa société savante, Andreas Werner a veillé à la scientificité de l'outil de Doctolib, convaincu qu'il s'agissait là d'une solution d'avenir.

Même son de cloche à l'Inserm, où des chercheurs se disent impressionnés par la pertinence de l'outil pour rendre la connaissance médicale accessible au plus grand nombre. Pour les soignants, le bénéfice potentiel apparaît clairement : soulager les "bobos" du quotidien, fluidifier l'orientation des patients, répondre à des usagers qui, de toute façon, s'informeront par d'autres canaux. "On ne peut pas lutter contre cette tendance, il va falloir s'adapter", résume le Dr Paul Frappé, président sortant du Collège de médecine générale, en martelant l'essentiel : ne jamais donner d'informations erronées aux patients.

L'innovation et les défis réglementaires à venir

Le débat dépasse désormais le simple cadre technologique pour toucher à l'innovation réglementaire. Dans les bureaux de Doctolib, certains responsables réfléchissent déjà aux évolutions futures : faut-il envoyer un historique de conversation au médecin traitant ? Faut-il connecter ces assistants à Mon espace santé, le coffre-fort numérique de l'Assurance maladie, aujourd'hui sous-exploité ?

En prévision d'un véritable tsunami numérique, la Haute autorité de santé (HAS) a annoncé la publication prochaine d'une fiche de bon usage pour apprendre aux patients à interroger correctement l'IA et repérer les moments où elle improvise dangereusement. L'institution devrait alerter les usagers sur le risque de fuite de leurs données personnelles, mais sur ce point crucial, la digue semble bien basse : rien n'est techniquement prévu pour empêcher les patients de téléverser des documents de santé dans les compagnons virtuels de santé sur ChatGPT.

Seule l'anonymisation est préconisée, alors même qu'on ignore complètement comment sont traitées les informations fournies au mastodonte américain, leader incontesté du marché et véritable boîte noire algorithmique. Ces outils, particulièrement ceux venus de l'autre côté de l'Atlantique, évoluent de plus en plus vers un modèle d'affaires basé sur la publicité personnalisée, qui devrait logiquement puiser dans les conversations médicales des utilisateurs.

Dans cette jungle numérique naissante, la question ne sera bientôt plus de savoir si un jour l'intelligence artificielle deviendra notre secrétaire de santé attitré, mais plutôt à quelle machine confier nos données les plus intimes et nos interrogations médicales les plus personnelles. La bataille pour la confiance numérique en santé ne fait que commencer, et l'Europe entend bien y jouer un rôle déterminant face aux géants américains.