Dans un entretien au Monde, l'économiste Christophe Fourel et le mathématicien Cédric Villani reviennent sur la pensée d'André Gorz, philosophe et journaliste franco-autrichien décédé en 2007. Selon eux, Gorz avait anticipé, dès les années 1980, comment le capitalisme allait s'emparer de l'intelligence artificielle (IA) pour renforcer la domination du capital sur le travail.
Une vision prémonitoire du capitalisme cognitif
André Gorz, dans ses ouvrages comme Métamorphoses du travail (1988) ou L'Immatériel (2003), décrivait un capitalisme où la connaissance et l'information deviennent les principales sources de valeur. Il voyait dans l'automatisation et l'informatisation une menace pour l'emploi, mais aussi une opportunité pour libérer le travail humain. Cependant, il mettait en garde contre la récupération de ces technologies par le capital, qui les utiliserait pour accroître la productivité sans partager les gains.
Fourel et Villani soulignent que Gorz avait raison sur plusieurs points. Aujourd'hui, l'IA est largement utilisée pour automatiser des tâches, remplacer des emplois et concentrer les richesses entre les mains de quelques géants technologiques. Selon une étude de McKinsey de 2023, l'IA pourrait remplacer jusqu'à 30 % des heures de travail dans les économies avancées d'ici 2030, ce qui confirme les craintes de Gorz.
L'IA au service de l'émancipation ou de l'aliénation ?
Pour Gorz, l'enjeu fondamental est politique. Il ne s'agit pas de rejeter la technologie, mais de la mettre au service de l'émancipation humaine. Cela passerait par une réduction du temps de travail et un partage équitable des richesses produites par l'automatisation. « Gorz nous invite à repenser le travail et la valeur, au-delà du salariat », explique Christophe Fourel.
Cédric Villani, quant à lui, insiste sur la nécessité d'une régulation de l'IA. « Sans contrôle démocratique, l'IA risque d'aggraver les inégalités et de renforcer les monopoles », avertit-il. Il rejoint Gorz sur l'idée que la technologie n'est pas neutre et que son développement doit être orienté par des choix collectifs.
Un héritage toujours actuel
L'entretien souligne que la pensée de Gorz reste d'une brûlante actualité face aux défis posés par l'IA, le changement climatique et la crise du travail. « Gorz nous a légué une boîte à outils conceptuelle pour penser un autre futur », affirme Fourel. Villani ajoute : « Nous devons nous emparer de ses idées pour construire une société où l'IA libère du temps pour tous, et non pas seulement pour quelques-uns. »
Les deux intellectuels appellent à un débat public sur l'orientation de l'innovation technologique. Ils estiment que la question centrale est : « Quelle société voulons-nous ? » et non « Quelle technologie développer ? ». Cette approche rejoint les préoccupations contemporaines sur l'éthique de l'IA et la justice sociale.
Des pistes pour l'action
Parmi les propositions concrètes issues de la pensée de Gorz, Fourel et Villani mentionnent : l'instauration d'un revenu universel, la réduction collective du temps de travail, et la création de biens communs numériques. Ils appellent également à une taxation des robots et des algorithmes pour financer la transition sociale et écologique.
En conclusion, l'entretien rappelle que l'IA n'est pas une fatalité. « Le capitalisme a su s'approprier l'IA, mais nous pouvons encore en changer le cours », estime Fourel. Villani conclut : « Il est temps de faire de l'IA un outil d'émancipation, comme le rêvait Gorz. »



