En mars 2023, le jury du prestigieux Sony World Photography Award a récompensé dans la catégorie « création » une image de deux femmes, intitulée « Pseudomnesia | The Electrician ». L’œuvre, pourtant générée par l’outil d’intelligence artificielle Dall-E 2 d’OpenAI, a trompé les juges. L’artiste allemand Boris Eldagsen avait volontairement caché la supercherie, mais un mois plus tard, lors de la remise du prix, il a révélé la vérité et refusé la récompense. L’image a été retirée de l’exposition officielle à Londres, mais son coup d’éclat a fait la une de la presse mondiale et lancé un débat sur l’usage de l’IA dans la création artistique.
Un test délibéré des limites des concours
Trois ans après, Boris Eldagsen se déclare toujours « surpris » d’avoir gagné. « J’avais déjà candidaté cinq fois à ce prix sans jamais gagner », se souvient-il auprès de 20 Minutes. En candidatant avec cette image, l’artiste voulait « tester » les limites de ces concours et faire parler de ce sujet « dont personne ne voulait parler » : qu’est-ce qui distingue IA et photographie ? « J’aime la photographie et j’aime l’IA, souligne-t-il, mais les deux sont différents ».
Un parcours artistique ancré dans la réflexion
Boris Eldagsen est venu à l’art en commençant par le dessin. Il a ensuite basculé dans la photographie et a également produit des vidéos. Diplômé d’arts visuels et de philosophie, il réfléchit sur les questions d’authenticité. « Je ne me définirais pas comme un photographe, mais comme un artiste qui travaille avec la photographie. » Dans son travail, il s’inspire d’images rétro en intégrant des éléments surréalistes ou contemporains, comme le téléphone dans « Pseudomnesia », qui questionnent notre rapport au numérique.
L’IA comme assistant, le créateur comme réalisateur
Depuis 2023, Boris Eldagsen continue de travailler avec l’IA. Il a créé une série de vidéos intitulées « ceci n’est pas de l’art », où des punks ou le peintre Vincent Van Gogh s’emportent contre l’IA et son usage marketing. Dans une série d’images, il explore comment le fascisme survit dans des symboles et comment l’humanité a évolué de la domestication des animaux à celle des machines. Interrogé sur l’authenticité de l’art généré par IA, il répond : « Je considère l’IA comme mon assistant et je suis le réalisateur ». Il détaille son processus créatif : « Je commence par le prompt, puis vient la création avec l’IA et enfin c’est la phase d’évaluation. » C’est cette analyse critique de l'IA qui fait l'œuvre à ses yeux. « C’est là où j’injecte mon vécu. Mon art est profondément ancré dans ma biographie. »
Un débat qui dépasse l’art : enjeux géopolitiques
Que pense-t-il des critiques de l’IA, notamment de son impact environnemental ou des questions de droit d’auteur ? « Quand je donne des conférences, ces questions sont toujours la partie déprimante. Mais si on prend du recul sur le sujet, tout cela n’a que peu d’importance. Au final, tout cela n’est qu’une question de compétition entre la Chine et les États-Unis pour savoir qui aura le plus de pouvoir avec l’avènement de l’intelligence artificielle générale et la superintelligence artificielle. » Une course entre deux superpouvoirs qui, selon lui, donne de l’inspiration aux artistes.



