Souveraineté numérique : les défis d'un Android sans Google
Souveraineté numérique : les défis d'un Android sans Google

L'idée d'un système d'exploitation mobile européen, débarrassé de la tutelle de Google, séduit de nombreux gouvernements et entreprises. Pourtant, la réalité est bien plus complexe. Alors que l'Union européenne multiplie les initiatives pour renforcer sa souveraineté numérique, le projet d'un Android « dégooglisé » se heurte à des obstacles techniques, économiques et juridiques majeurs.

Un monopole de fait difficile à contourner

Android, bien qu'open source, est indissociable des services Google. La quasi-totalité des applications du Play Store reposent sur les Google Play Services, un ensemble de bibliothèques propriétaires. Selon une étude de la société de conseil TechFreedom, 95 % des applications du Play Store utilisent au moins un service Google Play. Sans ces services, des fonctionnalités comme les notifications push, la géolocalisation ou les paiements intégrés deviennent inopérantes.

« Le problème n'est pas technique, c'est un problème d'écosystème », explique Jean-Baptiste Kempf, développeur et président de l'association VideoLAN. « Les utilisateurs veulent leurs applications favorites. Si elles ne fonctionnent pas, le système est mort-né. »

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Des alternatives existent, mais restent confidentielles

Plusieurs projets tentent de proposer une alternative. Le plus abouti est /e/OS, développé par la start-up française /e/ Foundation. Ce système, basé sur Android Open Source Project (AOSP), remplace les services Google par des équivalents open source comme microG. « Nous avons déjà 50 000 utilisateurs actifs », affirme Gaël Duval, fondateur d'/e/OS. « Mais pour percer, il faudrait convaincre les fabricants de smartphones de préinstaller notre OS. »

Autre initiative : l'allemand Murena, qui vend des smartphones avec /e/OS préinstallé. En 2025, l'entreprise a écoulé 15 000 appareils, un chiffre modeste comparé aux 1,2 milliard de smartphones Android vendus dans le monde la même année.

Le poids des brevets et des licences

Les obstacles juridiques sont tout aussi redoutables. Google impose des accords de licence contraignants aux fabricants pour utiliser la marque Android et accéder au Play Store. Ces accords exigent notamment l'installation de l'ensemble des services Google. Une clause contestée par la Commission européenne, qui a infligé une amende de 4,34 milliards d'euros à Google en 2018 pour abus de position dominante. Mais en appel, le montant a été réduit à 4,125 milliards, et Google a modifié ses pratiques de manière jugée insuffisante par ses détracteurs.

« Les brevets sont une arme redoutable », souligne Sarah Bana, chercheuse en droit numérique à l'université de Stanford. « Même un système open source peut être attaqué pour violation de brevets logiciels. Les petits acteurs n'ont pas les moyens de se défendre. »

Des initiatives politiques mais peu de résultats concrets

L'Union européenne a lancé plusieurs programmes pour soutenir les alternatives. Le projet Gaia-X, dédié au cloud, inclut une composante mobile. Le programme Horizon Europe finance des recherches sur les systèmes d'exploitation souverains. En France, le rapport Bothorel de 2021 préconisait la création d'un OS souverain, sans suite concrète.

« Les annonces politiques sont nombreuses, mais les moyens financiers ne suivent pas », déplore Cédric O, ancien secrétaire d'État au numérique. « Pour concurrencer Google, il faudrait investir plusieurs centaines de millions d'euros sur plusieurs années. »

Un avenir possible grâce aux régulations

Le Digital Markets Act (DMA), entré en vigueur en 2023, oblige Google à permettre l'installation d'autres boutiques d'applications et à ne pas favoriser ses services. Mais les effets concrets se font attendre. « Le DMA est une avancée, mais il ne suffit pas à créer un écosystème alternatif », estime Alexandre Archambault, avocat spécialisé en droit numérique. « Il faudrait aussi imposer l'interopérabilité des services. »

Certains misent sur le cloud et les web apps. « Les applications web progressives (PWA) pourraient réduire la dépendance aux applications natives », explique Tristan Nitot, expert en technologies libres. « Mais cela suppose une infrastructure cloud souveraine, ce qui n'existe pas encore en Europe. »

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Une question de volonté politique et industrielle

Au-delà des aspects techniques, la souveraineté numérique est un enjeu géopolitique. « La dépendance à Google expose les données des citoyens européens aux lois américaines comme le Cloud Act », rappelle la députée européenne Stéphanie Yon-Courtin. « Nous devons être capables de garantir la protection de nos données. »

Pour l'instant, aucun projet européen n'a réussi à réunir les acteurs industriels nécessaires. « Les fabricants de smartphones ont peur de perdre l'accès au Play Store », constate Gaël Duval. « Tant que Google pourra faire pression, il sera difficile de les convaincre. »

L'exemple chinois montre qu'il est possible de se passer de Google. Le pays a développé ses propres services et son propre écosystème, avec des acteurs comme Huawei et sa gamme HarmonyOS. Mais l'Europe, fragmentée et sans champion technologique, peine à suivre cette voie.

« La solution passera peut-être par une alliance entre plusieurs pays européens et des entreprises comme Nokia ou Ericsson, qui ont déjà une expertise dans les systèmes embarqués », suggère Cédric O. « Mais il faut une volonté politique forte, et pour l'instant, elle n'est pas au rendez-vous. »