Stablecoins : l'offensive américaine pour dominer les paiements mondiaux
Dans un entretien exclusif accordé au Monde, l'économiste et historien Eric Monnet, directeur d'études à l'EHESS et professeur à l'Ecole d'économie de Paris, tire la sonnette d'alarme. Il analyse la stratégie américaine visant à développer les stablecoins, ces cryptomonnaies privées adossées au dollar, comme un nouvel instrument de puissance géopolitique. Selon lui, cette initiative, si elle aboutissait, constituerait une rupture majeure dans l'architecture financière internationale, avec un risque réel de vassalisation monétaire pour de nombreux pays.
Une stratégie délibérée de la Maison Blanche
Depuis son retour à la Maison Blanche, l'administration Trump pousse activement l'émission et l'adoption des stablecoins. Donald Trump y voit non seulement un outil économique, mais les nouveaux « rails » de la future économie mondiale. Eric Monnet explique que cette approche s'inscrit dans une vision plus large de consolidation de l'hégémonie du dollar. « Avec les stablecoins, les États-Unis cherchent à asseoir leur domination sur les paiements internationaux », affirme-t-il sans ambages.
Un paysage financier en pleine mutation
L'économiste situe cette offensive dans le contexte plus large de la transformation du système bancaire et des moyens de paiement. « Ce paysage va être complètement transformé dans les dix ou quinze années à venir », prédit-il. Parmi les évolutions attendues :
- Le déclin progressif des cartes bancaires au profit des paiements par téléphone
- Le développement des virements instantanés
- Le remplacement des billets par des monnaies digitales de banque centrale
- La « tokenisation » des dépôts bancaires sur blockchain
Cette tokenisation permettra d'intégrer dans les transactions non seulement de l'argent, mais aussi des clauses juridiques, des validations légales et des garanties, rendant possibles les « contrats intelligents » automatisés.
Le risque géopolitique des stablecoins
Dans ce nouveau paysage, la place des stablecoins reste incertaine, mais leur potentiel disruptif est considérable. Ces cryptomonnaies, généralement adossées au dollar, présentent l'avantage d'être utilisables partout dans le monde sans taux d'intérêt. « Ce qui est vraiment nouveau avec les stablecoins, c'est l'ambition de lier un système de paiement à une devise étrangère, en l'occurrence le dollar », souligne Eric Monnet.
Le danger, selon l'économiste, est que cette adoption mondiale équivaudrait à ce que l'ensemble de la planète utilise des billets de banque en dollar. Cela pourrait entraîner une dollarisation complète de pays émergents, les plaçant sous la domination monétaire des États-Unis, un scénario rappelant selon lui les relations coloniales du passé.
Des obstacles et des alternatives possibles
Eric Monnet tempère cependant son analyse en soulignant que la réussite de cette stratégie américaine n'est pas acquise. « La probabilité qu'elle déraille reste forte », estime-t-il, citant plusieurs facteurs :
- La résistance des autres puissances économiques
- Les défis techniques et réglementaires
- L'émergence de solutions alternatives
L'économiste mentionne notamment le développement des monnaies digitales de banque centrale, comme l'euro numérique, qui pourraient offrir une alternative aux stablecoins américains. Il existe selon lui « des moyens de s'opposer » à cette tentative d'hégémonie monétaire, notamment par la coopération internationale et le développement de systèmes de paiement souverains.
Cette analyse d'Eric Monnet met en lumière les enjeux géopolitiques cachés derrière l'apparente neutralité technologique des cryptomonnaies. Alors que le monde financier se digitalise à grande vitesse, la bataille pour le contrôle des futurs systèmes de paiement s'annonce comme l'un des fronts stratégiques majeurs des prochaines décennies.



