Polymarket : les paris crypto sur les élections et les guerres alimentent la polémique
Polymarket : paris crypto sur élections et guerres font polémique

Polymarket : quand les paris crypto s'immiscent dans les élections et les conflits géopolitiques

La dernière lubie des parieurs de Polymarket a défrayé la chronique ces dernières semaines. Cette plateforme de marché de prédiction, qui permet de miser sur l'issue d'événements réels, a ouvert des paris sur les résultats des élections municipales dans plusieurs villes françaises... et ce malgré l'interdiction formelle du site sur notre territoire. Mais ce scrutin local n'est qu'un centre d'intérêt parmi une multitude d'autres sur cette plateforme crypto particulièrement controversée.

Des paris qui défient l'imagination et la morale

La liste des sujets de paris disponibles sur Polymarket donne le vertige et interroge profondément sur les limites éthiques de telles pratiques. Parmi les questions les plus surprenantes proposées aux parieurs : « Les États-Unis confirmeront-ils l'existence d'extraterrestres d'ici... », « La Chine envahira-t-elle Taïwan d'ici la fin de 2026 ? », « Les États-Unis vont-ils envahir Cuba en 2026 ? », « Changement de leadership en Iran d'ici... », ou encore « Vainqueur de l'élection présidentielle américaine de 2028 ? ». Ces paris alimentent régulièrement des polémiques de plus en plus vives.

Certains observateurs s'interrogent sérieusement sur la manière dont Polymarket décide du résultat d'un pari, et pointent du doigt des marchés parfois mal définis, des règles sujettes à interprétation, voire des résolutions jugées arbitraires. D'autres lèvent le sourcil, surtout, sur des considérations plus fondamentalement morales.

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Des montants astronomiques sur des événements dramatiques

Récemment, des dizaines de millions de dollars ont été misés avant même que les frappes américaines et israéliennes sur l'Iran ne soient rendues publiques, ce qui a déclenché des accusations de délit d'initié et une enquête politique aux États-Unis. Dans la foulée, Polymarket a été contraint de supprimer un pari pour le moins troublant, qui avait généré au moins 650 000 dollars de mises : « Détonation d'une arme nucléaire d'ici... ».

Plus tôt, juste avant les attaques israélienne et américaines de février contre l'Iran, plusieurs autres dizaines de millions de dollars ont été pariés sur la date précise de l'attaque ou encore la disparition du dirigeant iranien. D'ailleurs, le pari « Les États-Unis frappent l'Iran d'ici le... » est devenu, à cette occasion, l'un des plus gros contrats de l'histoire de la plateforme avec 529 millions de dollars misés - avant qu'il ne soit fermé au moment des premières frappes.

La psychologie derrière ces paris controversés

Pour Laurent Bègue‑Shankland, professeur de psychologie sociale à l'Université Grenoble Alpes et auteur de Psychologie du bien et du mal, ces plateformes exploitent la curiosité naturelle propre à chacun d'entre nous : « Les individus cherchent spontanément à comprendre “ce qui va se passer”. En transformant des événements incertains en objets de pari, ces plateformes convertissent cette curiosité en action. »

Elles stimulent ensuite l'anticipation, « moteur central de l'addiction - le plaisir vient autant de l'attente que du gain » : « Ce mécanisme repose sur le système de récompense dopaminergique : l'incertitude et la possibilité de récompense favorisent la libération de dopamine, ce qui renforce l'envie de rejouer. »

En d'autres termes, de tels paris reposent avant tout sur des logiques de jeu et de compétition, basées sur « la recherche d'excitation », « l'attrait d'une récompense potentielle », l'appât du gain, et « le plaisir de comparer aux autres et de mesurer ses capacités ». Cela fait de l'événement, quel qu'il soit - guerre, frappe de missiles, enlèvement de dirigeant...- un simple « support qui permet de tester ses compétences de prédiction ».

Des mécanismes amplifiés par l'instabilité géopolitique

Ces mécanismes sont d'autant plus à l'œuvre que nous nous situons dans une période de grande instabilité géopolitique mondiale : « On observe une tendance à rechercher du contrôle dans l'incertitude, qui apparaît souvent en réponse à des situations perçues comme imprévisibles et anxiogènes. Et le fait de parier donne à l'individu l'impression de reprendre la main sur ce qui lui échappe. »

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Le chercheur explique également que « l'interface numérique agit comme un isolant sensoriel : en nous privant des micro-expressions de l'autre, elle court-circuite le réflexe biologique de l'empathie. » Un phénomène qui a été largement documenté et étudié dans le cadre de recherches sur le harcèlement en ligne.

Polémiques à répétition et géoblocage en France

Les controverses entourant Polymarket se multiplient :

  • En janvier, plusieurs comptes ont engrangé des profits très élevés grâce à des paris en lien avec la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro
  • Au Portugal, la plateforme a été fermée après avoir emmagasiné plus de quatre millions d'euros de mises avant la publication des résultats de l'élection présidentielle
  • En novembre 2025, la modification d'une carte sur l'évolution de la ligne de front en Ukraine a attiré l'attention sur des paris divers concernant le conflit
  • En janvier 2025, des parieurs ont même été soupçonnés d'avoir provoqué des départs de feu alors que les flammes ravageaient Los Angeles pour réussir leur pari sur le nombre d'hectares brûlés

En 2024, la plateforme a été mise sous géoblocage en France après une enquête de l'Autorité nationale des jeux, bien qu'elle reste accessible via son site international ou par le biais d'un VPN. Cette décision fait suite à la multiplication des paris sur des catastrophes naturelles, des morts de dirigeants ou des explosions nucléaires qui déclenchaient régulièrement des soupçons de délits d'initiés et de manipulations de marché.

Un avertissement sérieux des psychologues

Laurent Bègue‑Shankland alerte : « À force d'exposition répétée, cela peut modifier les seuils de ce qui choque : la guerre, la mort ou les catastrophes ne sont plus seulement perçues comme des drames, mais aussi comme des variables sur lesquelles on peut spéculer. »

Le psychologue note cependant que les plateformes comme Polymarket ne transforment pas complètement les individus : « Certains profils sont plus enclins à s'y engager : des personnes déjà attirées par le jeu, la compétition, la spéculation ou une certaine mise à distance émotionnelle seront plus susceptibles d'utiliser ces plateformes. Il existe un tri implicite. »

Polymarket utilise aussi le ressort du désengagement moral, qui permet aux individus d'élaborer « des justifications pour atténuer ou neutraliser leur sentiment de culpabilité », et celui de « diffusion de la responsabilité » - c'est-à-dire, la tendance à se sentir moins impliqué personnellement avec la participation d'un grand nombre de personnes, qui dilue sa propre culpabilité.