Le rugby face à l'épreuve du temps : une réflexion sur la fin de carrière
Chaque semaine de match de la Section Paloise apporte son lot d'émotions et de souvenirs. Avant la rencontre de samedi face au Racing (16h30), un ancien pilier sectionniste nous livre un billet profondément personnel. « Arrête de râler, tu as de la chance, tu vas partir avec le grand Whitelock », lui avait-on dit. Mais cette perspective ne le réjouissait guère.
La réforme des retraites et le poids des années
Victime de la réforme des retraites, qui semble ne satisfaire que les retraités déjà installés, cette coïncidence chronologique avec le départ du Néo-Zélandais Sam Whitelock lui paraissait bien dérisoire. Il a donc prolongé sa carrière d'une saison supplémentaire, terminant sur un ultime coup de balai rue Despourrins tandis que Sam concluait sa propre aventure avec la même rage caractéristique, aplatissant un dernier ballon dans l'en-but.
Trente ans d'écart et autant de centimètres de différence les séparaient, mais au bout du compte, ils partageaient le même destin tragique du sportif professionnel. La retraite, cette étape inéluctable, commence toujours sous de bons auspices pour finir souvent dans la mélancolie. « Il me reste quelques années à tirer, quelques balais à user », confie-t-il, « j'aurais bien aimé, moi aussi, partir avec le grand Sam. »
Le calcul implacable de l'âge et la prolongation forcée
Mais les calculs administratifs en ont décidé autrement : il est jugé bien trop jeune pour raccrocher définitivement les crampons. Bien qu'il ne souhaitait pas prolonger, bien qu'il se soit caché au moment de l'appel, il a dû accepter quatre années supplémentaires. « Ça plus le reste, je pars dans cinq ans », résume-t-il avec une certaine résignation.
Son ancien collègue, désormais retraité et ayant le temps de lire le journal, lui a téléphoné récemment : « Moi, je suis parti avec le grand barbu, mais toi, tu partiras avec Piqueronies, vous n'aurez pas un ballon en touche. » Une prophétie qui sonne comme un avertissement, mais le joueur reste philosophe : « Un manager, c'est plus résistant qu'un seconde ligne, ça s'accroche, en survêt, le casque sur la tête : à la retraite, j'y partirai tout seul. »
Deux visions du travail et de la carrière
Dans la vie professionnelle, il distingue deux types de prolétaires : celui qui rêve de « foutre le camp », qui travaille essentiellement pour gagner de quoi manger, boire un coup et rester propre. Et celui, plus rare, qui a fait de son métier son unique moyen de respirer, et qui, par nécessité, est bien obligé de rester. « À chacun son midi à sa porte », observe-t-il, « je leur laisse l'air pur, je jouais à gauche ou à droite, j'ai toujours su m'adapter, je respire même sous l'eau. »
Cinq saisons supplémentaires représentent une éternité pour certains. « Qui peut dire où nous en serons ? » s'interroge-t-il. Sans prétendre être devin, sans marc de café, il affirme connaître au mètre près où il finira et ce qu'il fera. « Aucun suspense, cinq ans, c'est long », conclut-il sobrement.
L'incertitude du destin clubistique
Pour la Section Paloise, qui n'est pas fonctionnaire (elle n'a pas passé le concours), qui pourrait prédire quoi que ce soit avec certitude ? On ne peut que deviner, espérer, ou au pire, redouter. « Mais l'incertitude, je vous promets, c'est déjà ça », tempère-t-il. La dégringolade du classement l'attriste : « On s'était quitté deuxièmes, nous voilà presque quatrièmes, quelle décadence. » Les cris de « Piqueronies, démission ! » résonnent, mais lui reste mesuré.
« C'est un marchand de sable, il nous vend du rêve », lui disent les insomniaques. Comme il paie ses impôts à Nay, pour lui, « c'est gratuit, je ne vais pas me plaindre ». Et puis, qu'on les achète ou qu'on nous les donne, les rêves restent toujours bons à prendre, « l'essentiel étant de bien se réveiller ».
L'attente du match décisif et les perspectives d'avenir
Le match de samedi sera révélateur : « On verra bien samedi si on sursaute, s'il faut ouvrir un œil, regarder le réveil et se lever en sursaut. » Et si des sueurs nocturnes viennent, on aura beau râler contre Pontneau ou Macron, « lui comme moi, on en a pris pour quatre ans de plus ».
Il anticipe sa propre retraite avec pragmatisme : « J'aurai tous mes trimestres, au milieu d'un printemps, je m'éviterai le stage de présaison. C'est le meilleur moment pour allumer les premières grillades, et se caler à l'ombre. » Un souvenir lui revient : « On avait mangé chez Laurette, le grand Sam n'est pas venu, mon collègue avait oublié de l'inviter. »
La dernière cartouche et l'invitation symbolique
Sa dernière cartouche, il la tirera au dépôt, rue de la Fontaine aux fées, derrière la place de Verdun. « Sébastien sera le bienvenu », lance-t-il. « S'il a un moment, qu'il enlève son survêt et enfile une veste. Qu'il passe vers midi, il y aura des cacahuètes et de la bière au frais. » Une invitation simple, presque anodine, mais chargée de toute la symbolique d'une carrière qui s'achève et d'une nouvelle vie qui commence.



