Gerard Fraser, manager de Bayonne : adaptation, transparence et passion du rugby
Le départ de Grégory Patat, ses nouvelles responsabilités de manager, sa cohabitation avec Laurent Travers… Avant d'affronter La Rochelle, ce samedi à Anoeta (21 heures), le discret néo-zélandais Gerard Fraser (47 ans) s'est confié sur son quotidien transformé et l'environnement unique du club bayonnais.
Une promotion inattendue mais assumée
Était-ce dans vos objectifs de devenir manager un jour ? Pas forcément. Mais comme j'aime me challenger et que je suis curieux de nombreuses choses, je ne dis jamais non. Fermer des portes est toujours une erreur. Au début, je ne savais même pas si je voulais être entraîneur. Ce n'était pas clair. J'ai essayé un peu, pour voir. Mais devenir manager d'un coup a été un choc. Je n'étais pas vraiment préparé.
Pourtant, comme tous, vous avez vu venir le départ de Grégory Patat… Je me suis dit que cela arriverait peut-être en fin de saison, mais pas si tôt.
Une relation transparente avec Grégory Patat
C'est lui qui vous avait choisi comme adjoint en 2022. Sa situation conflictuelle avec la direction, son départ et votre promotion ont-ils changé votre relation ? Pas du tout. Je suis une personne transparente. Nous l'avons toujours été l'un envers l'autre. J'ai vu la frustration de Greg pendant cette période et moi, j'ai plongé la tête dans le rugby. Je préfère éviter de perdre de l'énergie sur d'autres sujets. Le plus important était l'équipe, le fait de gagner, de bien jouer à l'entraînement, de bien se préparer… J'ai pris encore plus de distance que d'habitude. Ma responsabilité, c'est le jeu et les joueurs.
Cela ne vous affectait pas ? C'est difficile de mettre cela de côté, c'est certain. Il était impossible de ne pas voir ou entendre tout ce qui se passait, même de loin. Mais ce n'était pas vraiment à moi de donner mon avis. Je restais dans mon couloir.
Il ne vous l'a pas reproché ? Non. Nous étions au courant de certaines choses, Greg en gardait d'autres pour lui, c'est normal. Ce que nous devions savoir tous les deux, nous le savions. Il n'y a jamais eu de frictions entre nous à ce sujet.
On pense notamment à l'épisode de votre prolongation de quatre ans quand lui n'en avait obtenu que deux… Vous en aviez parlé ? J'ai expliqué à Greg pourquoi j'ai signé quatre ans. C'était important que ce soit clair entre nous. Après, je ne sais pas exactement comment il l'a pris… Il ne m'a rien dit, donc pour moi c'était clair.
Un nouveau rôle élargi et des responsabilités accrues
Qu'est-ce que ce nouveau rôle, plus élargi, change dans votre quotidien ? Je suis un peu plus présent avec les avants. Et j'ai passé toute l'après-midi à faire des interviews comme celle-ci ! (rires) Laurent (Travers) gère beaucoup la logistique et le côté organisationnel. Moi, sur des éléments importants pour le rugby, comme le planning de la semaine, j'ai plus voix au chapitre. Et j'essaie de vraiment créer le lien entre nos comportements sur le terrain et en dehors, c'est-à-dire au Campus, à l'hôtel, dans le bus, au resto… Je pense que notre façon de vivre est cruciale dans notre manière de jouer le samedi.
Vous aviez la main sur la partie rugby auparavant, et Grégory Patat sur le management. Comment vous répartissez-vous désormais les rôles avec Laurent Travers ? Avec Greg, on discutait du rugby, donc ce n'était pas que moi. Là, avec Laurent, c'est un peu la même chose. La différence, c'est qu'on est en fin de saison. Il faut apporter de la continuité, pas tout préparer. Laurent, comme Greg, a son point de vue sur certaines choses. Moi, je suis là pour l'écouter. Il a une grande expérience. Quand j'étais avec Greg, j'écoutais Greg, on discutait et on trouvait la meilleure solution pour l'équipe. Et cela, ça n'a pas changé.
Une communication réfléchie et une adaptation à Bayonne
Vous n'êtes pas le plus grand des communicants. Devez-vous forcer votre nature ? Je parle peu parce que dans ma logique, il faut d'abord écouter. Et si tu veux que ce que tu dis ait du poids, il faut être pertinent, y compris dans le timing pour s'exprimer. Si tu parles trop, les joueurs en ont marre et ce que tu dis perd de l'importance. Je suis comme ça. Mon père est pareil. Cela vient aussi du fait que je suis assez ouvert dans ma vision de la vie. J'aime apprendre, j'aime écouter les idées, ce que pense l'autre personne, pour confronter les visions.
Et qu'avez-vous appris à Bayonne, en tendant l'oreille ? Que ce serait une erreur de jouer ici comme ailleurs. Il faut s'adapter à l'environnement, au club, à son ADN de jeu.
Comment définiriez-vous l'ADN de l'Aviron ? C'est l'attitude au jeu, des avants dominants et des trois-quarts qui ont l'ambition de provoquer, d'oser un peu plus. Et cela doit être un jeu collectif. On ne peut pas penser avants et trois-quarts de manière séparée. Il faut trouver la synchronisation entre les deux. Beaucoup d'avants ont un côté « soft-touch », ils savent jouer à la main. Et les trois-quarts, surtout les joueurs locaux, ont une grinta, cette chose courageuse en plus que te donne le maillot de Bayonne. Ma première année de coach, mes parents étaient venus pour un match de fin de saison. Je parlais des joueurs originaires de Bayonne à ma mère et elle m'avait dit : « Ils ne sont pas grands mais ils sont incroyablement courageux ! » C'est la vérité. Les Guillaume Martocq, Arnaud Erbinartegaray, Yohan Orabé, Tom Spring… Ils s'accrochent comme personne. Ils veulent toujours jouer. Ils auraient le genou cassé, ce serait la même chose. Pour moi, c'est énorme.
Un manager organisé mais amoureux du chaos
Comment avez-vous accueilli le fait d'être propulsé en première ligne, ou presque ? Je n'ai pas dormi pendant trois jours (rires). J'aime bien me réveiller tôt mais là, j'avais plein de choses dans la tête.
Comme quoi ? Être mieux préparé, plus précis, plus succinct dans ce que je dis, plus efficace dans ma communication… Où mettre l'importance, savoir quoi modifier, à quel moment… Il ne fallait pas tout changer. Ce serait bête. Beaucoup de choses m'ont tiré du lit beaucoup plus tôt.
Vous notiez vos pensées sur un cahier, sur votre téléphone ? Un peu les deux. La nuit, plutôt le cahier parce que moi, passé 19 heures, le téléphone, je ne le regarde plus, sauf pour ma femme. Après, je suis aussi organisé avec mon téléphone : j'ai plein de listes. (Il nous montre) : vous voyez, il y en a pour moi, le staff, l'équipe… Je le partage avec les autres sur le « cloud ».
Vous faites ça aussi dans la vie de tous les jours ? Oui. J'ai besoin de routine. Sans ça, je pars un peu dans tous les sens. Il me faut un cadre.
C'est votre côté cartésien ? Je suis comme ça dans la vie mais je peux être complètement différent dans ma vision du rugby. J'aime l'anarchie dans le jeu, le chaos. C'est mon côté latin. J'ai plus vécu en Europe qu'en Nouvelle-Zélande désormais.
Vous aimez le désordre organisé ou total ? C'est un peu du Pierre Villepreux : « Il faut être capable de trouver l'ordre dans le désordre ». Aujourd'hui, les systèmes défensifs sont organisés et compliqués à déchiffrer. Pour « casser » ça, il faut faire des choses auxquelles l'autre ne s'attend pas. Il faut créer cette anarchie. Ça ne marche pas toujours.
Une vie dédiée au rugby et une gestion du stress
Beaucoup de gens qui vous côtoient disent que vous mangez, vivez et dormez rugby. C'est la réalité ? Un peu, oui. Quand ma femme est ici (NDLR, elle vit en Italie), elle me dit souvent que je ne l'aime plus ! Parce qu'elle est là, que je pars à 6 heures et rentre à 19 heures. Je lui dis : « Oui, mais il y a des choses à faire. Il faut qu'on gagne le samedi ! »
Comment quelqu'un d'assez froid dans l'analyse vit-il l'agitation permanente de Bayonne ? L'instabilité fait partie de nos métiers. Et on ne peut pas avoir l'extrémité de la passion sans les conséquences. Cette ferveur à Dauger, c'est parce que les gens sont à fond derrière l'Aviron. C'est magnifique. Donc tu peux comprendre la désillusion si on ne gagne pas. Quand j'étais petit et que je regardais les All Blacks, je faisais le tour de la maison comme un fou quand ils gagnaient, et je pleurais quand ils perdaient. Avant le match, en haut de la tribune, j'ai toujours des frissons quand les gens chantent la Peña. Je préfère ça que les ambiances anglo-saxonnes, où les gens ne chantent pas, où il n'y a pas de vie.
Et comment vivez-vous le fait qu'à l'intérieur du club, il se passe aussi toujours quelque chose ? C'est hyper important pour un coach d'être stable dans ses comportements, de ne rien montrer aux joueurs pour ne pas leur refiler sa frustration et ses problèmes. Je me comporte de la même manière qu'on gagne ou qu'on perde. Si je leur montre qu'un jour je suis heureux et le lendemain au fond du seau, ce n'est pas bon.
Donc vous vous forcez à maîtriser vos émotions ? Oui.
Vous n'avez pas peur de finir avec un ulcère ? (Rires) J'ai un truc pour me libérer : le rameur. Steve Hansen, ex-entraîneur des All Blacks, disait qu'il fallait toujours quelque chose pour se libérer du stress de la fonction. Avec Nick Abendanon, au rameur, on se met dans un état… Je ne peux plus penser parce que je suis épuisé ! Cela me permet d'évacuer le stress et l'attente des matches.
Et qui est le meilleur ? (Il grimace) Nick… Mais en ce moment, c'est moi parce qu'il a mal au dos. Il est plus fort mais il a dix ans de moins que moi ! Sur les courtes distances, il est meilleur, mais sur les moyennes, je me défends. Après, je dis à tout le monde que je gagne, donc si vous pouvez écrire qu'il est moins bon, ça m'arrangerait.



