Le jour où le prince du rugby français a semblé perdu
L'image est restée gravée dans les mémoires une semaine après la déroute des Bleus en Écosse (50-40) : Antoine Dupont, totalement désorienté dans son propre en-but, lâchant un en-avant disproportionné qui aboutira à un essai adverse. Rarement, voire jamais, on avait vu le petit prince du rugby français aussi déboussolé, sans ressort, sans énergie, sans inspiration, avec un temps de retard sur l'adversaire alors qu'il en possède habituellement trois d'avance.
La bénédiction et le fardeau du meilleur joueur du monde
Posséder le meilleur joueur du monde dans son équipe représente à la fois une bénédiction et un défi considérable. Dupont illumine les moments de grisaille ou sublime la lumière selon la météo collective du jour, il intimide ses adversaires et ouvre des brèches par ses coups de génie. Ne pas trop compter sur lui semblerait presque contre-nature, une réflexion valable pour toutes les équipes disposant d'un joueur hors norme.
« On doit être prêt à accepter que Dupont ne soit pas à 100 % », affirme l'ancien demi de mêlée international Aubin Hueber. « Antoine a beaucoup de pression sur lui, peut-être trop, en pensant que c'est lui le sauveur de tout. Non, il n'y a pas de sauveur dans une équipe de France, c'est un collectif. »
La difficile gestion d'un talent exceptionnel
Manuel Schotté, sociologue spécialisé dans le sport qui a travaillé sur la « grandeur individuelle », le talent et le charisme, analyse cette dynamique : « Même dans un sport collectif, tous les joueurs ne sont pas identiques. Certains ont capitalisé autour d'eux une importance, une éminence que d'autres n'ont pas. Pendant le match, ils pourront prendre plus de risques, on leur confiera le ballon à des moments clés, comme Michael Jordan avec les Chicago Bulls. C'est à la fois un privilège mais aussi une pression énorme. »
Le rugby n'est pas le basket, la notion de ballon décisif n'y est pas aussi clairement identifiée, mais le parallèle reste pertinent. Par sa position de demi de mêlée qui en fait le décisionnaire des actions et par son statut, Antoine Dupont demeure la plaque tournante incontournable du jeu français.
Le défi du coaching face à l'exceptionnel
La question du coaching se pose avec acuité. Fabien Galthié a attendu la 70e minute pour sortir Dupont à Murrayfield alors que les signaux d'alerte clignotaient depuis longtemps. « Il ne faut pas avoir peur de faire du coaching », exhorte Aubin Hueber, aujourd'hui directeur sportif de Grenoble. « Sortir un Antoine Dupont est toujours plus compliqué que de sortir un autre joueur. Pour moi, ça fait partie du job de sélectionneur. »
Hueber cite en exemple la manière dont le staff de l'équipe à 7 a géré Dupont pendant les JO 2024. D'abord titulaire lors des deux premiers matchs où il a peiné, il a ensuite démarré sur le banc avec un impact bien plus important jusqu'au titre olympique.
Un collectif aux ressources multiples
Personne ne demande que Dupont démarre sur le banc contre l'Angleterre, mais il s'agit d'un appel à ne pas rester dogmatique. Surtout quand le joueur revient d'une deuxième rupture du ligament croisé au même genou. Les adversaires ont parfois la recette pour le museler, et en cas de coup de mou, il revient aux autres joueurs de prendre la relève.
William Servat, entraîneur des avants, reste convaincu des ressources de l'équipe : « Antoine n'est pas tout seul dans le navire, il y a Thomas Ramos derrière lui qui peut piloter aussi, et Matthieu Jalibert qui s'est énormément affirmé. D'autres joueurs sont présents à ses côtés. Il ne prendra jamais seul la responsabilité de toute l'équipe. »
La démonstration face aux Anglais ce samedi soir sera attendue avec impatience par tout le monde, pour voir comment le collectif français saura s'équilibrer entre la confiance en son génie et la nécessaire autonomie de l'ensemble.



