Elle a un peu perdu le cap, l'image des fêlés de la mer de la course au large. Le marin solitaire et taciturne, hirsute sur un quai après de longs mois en mer avec les oiseaux, les étoiles et les poissons volants pour seules compagnies a vécu. Car aujourd'hui, les bateaux vont plus vite que les poissons et le vent, et laissent dans leur sillage les images d'Épinal. Un sentiment appuyé par la sortie d'Ultim, au-delà des limites, sur Novo 19 et Prime, et la présentation au festival de Canneseries de Vendée Globe, seuls autour du monde. Deux séries télé mettant en scène la course au large sous toutes ses coutures.
Un renouveau bienvenu pour un sport extrême toujours en recherche de vent frais, et dont l'économie repose sur le sponsoring - donc sur l'exposition médiatique. Et une recette qui a réussi à la Formule 1, autre sport mécanique, avec le succès de Drive to survive depuis 2019.
« On rêve tous d'un "Drive to Survive" de la course au large »
« Effectivement, on rêve tous d'un "Drive pour survivre", espère auprès de 20 Minutes Julie Coutts, directrice générale d'OC Sport, organisateur notamment de la Route du Rhum. Il y a beaucoup de similitudes avec la F1 : la performance humaine, la haute technologie, les enjeux financiers, et tout un storytelling qui peut, raconté en série, prendre une autre dimension - les rivalités, les secrets technologiques, les coulisses… »
« Cela a donné un gros coup de jeune et du peps à la F1 », constate également Thomas Ruyant, tenant du titre de la Route du Rhum en Imoca et l'un des six skippeurs et skippeuses de la série filmée lors du Vendée Globe 2024 dans Seuls autour du Monde, produite par Red Bull et France TV. « Ce qui est sûr, c'est qu'il y a beaucoup de choses à raconter, notamment tout l'envers du décor, qui est assez dingue. Qu'un acteur comme Red Bull s'engage sur un projet est un beau signal », se réjouit le skipper, actuellement en recherche d'un nouveau sponsor après Advens.
« Une série sur les Ultim, qui sont les F1 de la course au large, donne une autre vision du sport et aide à en comprendre la complexité, abonde Justine Mettreux, 8e du dernier Vendée Globe. Tout ce qui amène de la visibilité pour la course au large est positif, mais je ne sais pas si une série comme ça peut avoir autant d'impact que celle faite par Netflix à l'époque », nuance la skippeure de TeamWork et la Snef.
Cockpits fermés, skippeurs casqués
L'aspect visuel de la voile a fortement évolué, notamment cette dernière décennie. Les voiliers volent grâce à leurs foils et tutoient les 100 km/h pour les Ultim. Les cockpits sont très protégés, voire fermés, et les postes de pilotages rétroéclairés par des écrans aux multiples valeurs, de vents, de directions et de vitesses. « L'avènement des foils en monocoque a contribué à changer l'image. Les bateaux sont plus rapides, plus violents, rendant ce sport encore plus physique et engagé », comprend Thomas Ruyant.
Et plus esthétique à l'écran : « C'est un sport incroyablement puissant et qui a très peu été raconté », ajoute Frédéric Joly, directeur du Brand content chez Mediawan, qui a coproduit avec Actual Ultim, au-delà des limites. « Ce n'est pas purement une série de sport, mais qui raconte une aventure humaine et qui va permettre, on l'espère à Actual, d'élargir son audience ».
Le SailGP et ses catas à 100 à l'heure
Pendant que la course au large prépare ses grands récits télévisuels, une nouveauté dans la voile sportive a déjà tracé sa route depuis 2021. Le SailGP, championnat de catamarans volants, est diffusé en direct par Canal+. Les manches, très courtes, se disputent très près de la côte et du public, installé sur des tribunes à Saint-Tropez, Sidney, San Francisco ou Plymouth. Les bateaux filent à 100 km/h avec des accélérations étonnantes, des dépassements épiques, parfois des collisions. Et surtout, à en croire une interview dans le magazine Yacht de Russel Coutts, le fondateur de la série, la moitié des écuries seraient rentables.
« J'adore. Ils ont réussi à rendre ce sport très visuel et regardable par tous. Mais le SailGP et la course au large sont deux sports très différents même s'il y a des passerelles technologiques. Les courses sont très courtes, là où les miennes durent jusqu'à 80 jours », relève Thomas Ruyant.
« Peut-être une poésie qui n'existe pas en F1 »
Les limites de la comparaison avec la F1 se trouveraient donc ici. « Ce qui fait rêver les gens en F1, c'est que les voitures vont à 300 km/h et que toi, tu roules en Twingo », estime Jean-Paul Mouren, skippeur d'un peu plus de 70 ans qui affiche près de 30 Solitaire du Figaro au compteur. « En bateau, il y a quelque chose de l'ordre du déraisonnable, de l'homme qui affronte la nature. Peut-être une élégance, une poésie qui n'existe pas en F1 ».
Cette poésie, qui a contribué à forger la légende des courses au large au tournant des années 1980, va-t-elle se noyer dans les modernités médiatiques et sportives, où les skippers et skippeuses sont désormais plus souvent ingénieurs qu'écrivains, les équipiers autant vidéastes que marins ? « Il y aura toujours de la place pour le plus poète parmi les marins, veut croire Jean-Paul Mouren. Et ce sera lui ou elle qui raflera la mise médiatique pour poursuivre ses courses », pense encore le Marseillais.
Rafler la mise médiatique, voilà la meilleure planche de salut des acteurs des grandes courses au large. Ce que résume Julie Coutts : « Un produit mieux marketé, à grande audience, cela fait rêver les partenaires. La voile était difficile d'accès pour le grand public, avec une culture forte du marin solitaire, taiseux. Mais on est dans une nouvelle ère et on a compris qu'il fallait exister dans la production de contenus, d'images, de vidéos ». Autrement dit : aller dans le sens du vent.



