Pour l'anthropologue Jean-Didier Urbain, le voyageur solitaire qui part en autonomie dans la nature cherche avant tout à échapper à la société de la surveillance. Dans son essai « Comment nos voyages parlent de nous » (L'Aube, 2025), il décrypte cette aspiration moderne à l'égarement en solo, qui traduit un besoin profond de liberté et d'authenticité.
Une pratique entre subie et choisie
Jean-Didier Urbain rappelle d'emblée que la solitude peut être subie ou choisie. « Il existe d'ailleurs un marché touristique pour les esseulés, que l'on retrouve dans des lieux de rencontres », observe-t-il. Mais le voyageur solitaire, lui, fait le choix délibéré de la solitude, souvent pour des raisons personnelles ou existentielles.
Ce phénomène n'est pas nouveau. Robert Louis Stevenson, qui relata sa traversée des Cévennes en solitaire avec un âne à la fin du XIXe siècle, en est un exemple emblématique. Plus près de nous, Jack Kerouac, l'auteur de « Sur la route » et des « Clochards célestes », incarne cette figure du voyageur en quête de sens.
La surveillance, un moteur de fuite
Selon l'anthropologue, le voyageur solitaire veut échapper à la société de la surveillance. Dans un monde où chaque déplacement est tracé, où les réseaux sociaux exposent la vie privée, la marche en solitaire dans les montagnes devient un acte de résistance. C'est une manière de retrouver une forme de liberté primitive, loin des regards et des contrôles.
Cette aspiration se manifeste particulièrement chez les personnes en proie au burn-out, comme ce « cousin Pierre » évoqué dans l'entretien, qui annonce fièrement son départ pour un mois de bivouac dans les Alpes. Pour eux, la solitude est une thérapie, un moyen de se reconnecter à l'essentiel.
Entre authenticité et mise en scène
Mais cette quête d'authenticité peut parfois virer à la mise en scène. Les influenceurs qui se filment les yeux embués devant leur réchaud face aux Pyrénées, affirmant qu'ils se sont « enfin trouvés », sont la version contemporaine de cette tendance. Jean-Didier Urbain souligne le paradoxe : ces voyageurs solitaires cherchent à fuir la société, mais la ramènent avec eux via leurs smartphones et leurs réseaux sociaux.
L'anthropologue distingue ainsi le vrai voyageur solitaire, qui part pour se confronter à lui-même, et celui qui recherche avant tout la reconnaissance de ses pairs. La différence tient à l'intention : le premier veut s'oublier, le second veut se montrer.
Une réponse aux angoisses contemporaines
Finalement, cette aspiration à la solitude dans la nature est le symptôme d'une époque. Face à l'hyperconnexion, à la pression sociale et à la surveillance généralisée, le voyage solitaire apparaît comme une échappatoire. Il permet de retrouver un rythme plus lent, de se recentrer sur l'essentiel et de renouer avec une nature que l'on a tendance à oublier.
Jean-Didier Urbain conclut que ces voyages « parlent de nous » : ils révèlent nos frustrations, nos désirs de liberté et notre besoin de sens. En cela, ils sont un miroir de notre société, une société qui, paradoxalement, pousse à la solitude tout en la redoutant.
L'engouement pour la randonnée en solitaire, les bivouacs en montagne et les traversées de sentiers comme le GR70 témoignent de cette quête. Selon une étude récente, 40 % des Français pratiquent la randonnée, et une part croissante d'entre eux choisit de le faire en solitaire. Un chiffre qui confirme que cette pratique n'est pas un simple effet de mode, mais une réponse durable aux angoisses contemporaines.



