Deuil périnatal : l'école démunie face aux enfants endeuillés
Deuil périnatal : l'école démunie face aux enfants

Deuil périnatal : l'école démunie face aux enfants qui ont perdu un frère ou une sœur

Chaque année, quelque 7 000 enfants meurent avant ou autour de la naissance. Leurs frères et sœurs grandissent avec le deuil et finissent, un jour, par en parler en classe. Mais l'école n'a rien prévu pour les entendre comme elle l'a fait pour les autres modèles de famille, estime la chercheuse Lauriane Mouysset.

Dans les petites classes, un exercice revient chaque année : dessiner sa famille, ou son arbre généalogique. Pour la plupart des enfants, il va de soi. Pour quelques-uns, il rouvre une question que l'institution n'a pas prévue : faut-il y faire figurer le frère ou la sœur mort avant de naître, celui dont on parle à la maison mais dont personne, à l'école, n'a jamais entendu le nom ?

Chaque année en France, plusieurs milliers d'enfants meurent avant, pendant ou juste après la naissance – près de 7 000 selon les statistiques qui recensent les pertes au-delà de vingt-deux semaines d'aménorrhée. Beaucoup de ces familles ont ensuite d'autres enfants, qui grandissent avec, dans leur histoire, un aîné qu'ils n'ont pas connu. Ces enfants arrivent à l'école avec ce frère ou cette sœur, et finissent par en parler comme d'une évidence.

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L'institution, elle, est démunie pour les recevoir. Aucun repère n'est donné aux enseignants pour répondre à l'enfant qui mentionne ce deuil, aucun mot n'est offert aux camarades pour l'entendre sans se figer. Faute de cadre, tout repose sur l'aisance de l'adulte présent ce jour-là : l'un changera de sujet pour ne pas se tromper, l'autre posera une question maladroite devant toute la classe. Le plus souvent, l'enfant ne recueille qu'un silence embarrassé, ou ce conseil muet qu'il est des choses dont on ne parle pas à l'école.

Ce silence n'est pas neutre, car il enseigne le silence. L'enfant qui sent qu'un pan de son histoire familiale n'a pas sa place dans la classe apprend vite à le taire, et bientôt à se dire fils ou fille unique parce que c'est la version que l'on attend de lui. Une perte déjà difficile à porter à la maison devient, à l'école, une chose dont on n'aurait pas le droit de parler. Ainsi l'invisibilité passe d'une génération à la suivante, non par décision mais par défaut d'un endroit où la dire.

Ce que l'école a déjà su faire

On objectera que l'école ne peut pas tout porter, et c'est vrai. Mais elle a déjà su le faire pour d'autres réalités familiales longtemps tues, et en l'espace d'une génération. Les familles recomposées, monoparentales, homoparentales ont fini par entrer dans les albums, les manuels et les mots des maîtres, non pour les seuls enfants concernés mais pour que tous apprennent à les reconnaître sans gêne. Preuve que l'institution sait faire une place à ce qui la déconcerte d'abord, dès lors qu'on lui en donne les moyens.

La bonne question n'est donc pas de savoir si l'on parle assez du deuil périnatal à l'école, mesure impossible à trancher, mais s'il y est traité comme les autres histoires familiales. Posée ainsi, la réponse est nette : il reste la seule qu'une classe ne sache toujours pas accueillir. Rien, dans sa nature, ne justifie cette exception.

Il ne s'agit pas d'instruire le procès de quiconque. Aucun enseignant n'a choisi ce dénuement, qui tient à un manque d'outils et non de bonne volonté. La correction, du reste, est modeste : quelques repères dans la formation initiale et continue, un album disponible au fond de la classe, une phrase juste à offrir quand un enfant se confie. Des associations spécialisées dans le deuil périnatal produisent déjà ces ressources ; il reste à les faire entrer dans l'école plutôt qu'à les laisser à sa porte.

Le jour où un enfant pourra dessiner, sans hésiter, le frère qu'il n'a pas connu, et où la classe saura quoi faire de ce nom, l'école aura rendu une place ordinaire à ce qu'elle laisse aujourd'hui hors du cadre. Apprendre à nommer ce qui manque, c'est déjà cesser de l'effacer.

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Lauriane Mouysset est directrice de recherche CNRS au sein du Cired, docteure en économie écologique et en philosophie. Elle a par ailleurs fondé l'association In/Visibles dédiée à transformer le regard de la société sur le deuil périnatal. Cet article est une tribune, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n'engage pas la rédaction.