L'humoriste politique Sophia Aram, connue pour son franc-parler, était l'invitée des premières Rencontres azuréennes de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme) à La Trinité, près de Nice, jeudi 18 juin 2026. Elle y a livré un témoignage sans filtre sur son rapport à la liberté d'expression, un combat qui lui vaut parfois des menaces.
Un symbole fort pour la commune
L'événement revêtait une dimension symbolique : il s'agissait du premier spectacle programmé dans la nouvelle salle La Stella, inaugurée le 29 mai. Le maire de La Trinité, Ladislas Polski, a salué la venue de Sophia Aram, la qualifiant de « voix courageuse qui s'inscrit dans la tradition française de la liberté d'expression ». Selon lui, c'est aussi une manière d'affirmer « l'ancrage de l'éducation et de la culture à l'héritage des Lumières face à ceux qui s'inscrivent dans une forme d'obscurantisme ».
La liberté d'expression selon Sophia Aram
Pour Sophia Aram, la liberté d'expression consiste à « pouvoir dire ce que l'on veut dans la seule limite que constitue la loi ». Née dans une famille marocaine de culture musulmane, elle confie avoir très vite mis la religion de côté grâce à cette liberté. « J'ai toujours mesuré la chance d'avoir pu dire à mon père : ''Tu sais papa, je crois qu'il n'y a personne là-haut''. Il m'a répondu : ''Tu sais, mon rôle en tant que père musulman est de te dire ce que je pense être bien pour toi, après tu feras ce que tu voudras, de toute façon tu as une grande bouche !'' », raconte-t-elle en riant.
Interrogée sur qui décide de ce qui peut être dit, elle répond : « À la base, c'est la loi. Mais aujourd'hui, on peut être condamné par l'opinion. Si je tiens des propos légaux mais que l'opinion les estime dégradants, je serai critiquée. Il y a un tribunal médiatique formé par une partie de l'opinion et des réseaux sociaux. » Elle évoque le concept de « génération offensée » de Caroline Fourest, où il suffit que quelqu'un se sente heurté pour disqualifier l'autre.
Réseaux sociaux et autocensure
Les réseaux sociaux rendent son métier « difficile et parfois dangereux », mais elle relativise : « Pour les faire taire, il suffit de poser le téléphone, écran caché. Alors ça n'existe plus. » Face aux critiques, elle ne pratique pas l'autocensure. « En tenir compte perturbe la création. Ça rendrait fou de devoir faire attention au moindre avis négatif. Il ne faut pas se laisser pourrir la tête. »
Menaces et mesures de sécurité
Sophia Aram reconnaît que ses prises de position suscitent des menaces. « J'utilise ma voix, mes mots, pour exprimer des idées et ça me vaut des menaces. J'aimerais qu'on ne s'habitue pas à ça et qu'on ne l'accepte pas. » Elle révèle que les directeurs de salles où elle se produit subissent aussi des pressions pour la déprogrammer. « Il est arrivé qu'une porte reste ouverte derrière la scène avec une voiture de policiers prête à démarrer pour m'exfiltrer. À Roubaix, il y avait des policiers armés au premier rang, la BAC derrière le rideau et une manifestation devant le théâtre qui n'avait pas osé afficher mon nom sur sa façade. »
Le tournant de 2015
L'humoriste explique que son engagement s'est renforcé après l'attentat contre Charlie Hebdo en 2015. « J'étais proche d'eux. On n'était pas d'accord sur tout mais on était tous militants de la liberté. Quand ces gens ont été assassinés, ça a ouvert une blessure profonde. » Elle évoque aussi la tuerie de l'école juive Otzar Hatorah à Toulouse en 2012, et son constat d'une foule clairsemée lors d'un rassemblement. « Je me suis dit qu'il ne fallait rien laisser passer, qu'il fallait lutter contre cet obscurantisme, cette idéologie qui veut la mort des Juifs, l'asservissement des femmes, qui veut détruire notre société de liberté. »
Retours du public et politique
Les spectateurs lui disent souvent que ce qu'elle raconte leur parle. Elle aime partir d'un élément du quotidien pour le caricaturer, comme l'histoire des assiettes de sa tante Fatiha à Trappes. « Chez elle, elle vous donne toujours une assiette pleine de bonnes choses, mais elle ne revient jamais vide. Vous prenez quelque chose, vous mettez autre chose à la place, et l'assiette circule dans la famille, entre les voisins. C'est un corps social qui se construit. » Interrogée sur le maire de Nice, Éric Ciotti, elle répond laconiquement : « Pas grand-chose. Il ne m'inspire rien, même pas une chronique. »



