Labouheyre perd son dernier établissement de convivialité
Samedi 28 février 2026 restera comme une date historique pour la commune de Labouheyre. À midi précis, sur la place de la mairie ombragée par les platanes, une agitation inhabituelle régnait au Café des sports. Le zinc, submergé de bouquets de fleurs apportés par les clients, ne suffisait plus à contenir toutes les marques d'affection. Aucun habitué n'avait manqué ce rendez-vous poignant : le dernier jour de travail de Maritchü Sabas, la gérante qui fait valoir ses droits à la retraite.
La fin d'une institution communale
Cette retraite signifie bien plus qu'un simple départ : elle entraîne la fermeture du dernier bar de Labouheyre. « À une époque, il y en avait 14 ! », s'exclame Maritchü Sabas, le regard empreint de nostalgie. Elle évoque un temps révolu où « l'A63 s'appelait encore RN10 et où le souterrain pour traverser la voie ferrée n'existait pas ». Pourtant, la commune comptait déjà plus de 2 800 habitants au dernier recensement, une population similaire à aujourd'hui.
Les embrassades et les sourires se sont enchaînés toute la journée. Karine, une cliente de longue date, témoigne : « Je venais tous les samedis, tous les dimanches pour le marché. C'est ma copine depuis trente ans, depuis que je suis arrivée à Labouheyre. » Comme beaucoup, elle se demande désormais où elle ira : « Je ne sais pas ! »
Un lieu de sociabilité irremplaçable
Jean-Louis Pédeuboy, le maire, a salué le professionnalisme de Maritchü Sabas et souligné combien son établissement avait été un vecteur essentiel de lien social. Deux enfants, Maryse et Honoré, sont venus lui offrir des dessins. Leur maman, Pauline, partage son désarroi : « On se verra dans mon jardin, propose-t-elle, mais j'espère que ce sera repris. »
Conscients du vide laissé par cette fermeture, les deux restaurants situés de l'autre côté de la place ont déjà pris leurs dispositions. Le Brémontier ouvrira dès le 1er mars à 8h30 tous les jours, soit une heure plus tôt qu'habituellement. « Il faut que les gens aient un endroit où se retrouver dans le village », observe Aude, la gérante. Même adaptation à l'Aubergade, où Maddy annonce une ouverture à 9h30 au lieu de 11 heures à partir du lundi.
Une histoire qui remonte à 1900
Maritchü Sabas peut citer de mémoire tous les propriétaires ou gérants du Café des sports depuis sa création en 1900 : « Le créateur M. Maubourguet, puis M. Menaut, M. et Mme De Keller, le père à Hélène… M. Saou ! Puis M. et Mme Gerardin, Martine et Christian, Lydie Pecout et Lydia Duba », et enfin elle-même, depuis novembre 2019. Une prise de fonction qui a précédé de seulement quatre mois la pandémie de Covid-19 et la difficile période qui a suivi pour les commerces.
Derrière ce prénom basque se cache aussi une Brigitte, car cette Landaise aux racines familiales chalossaises de Horsarrieu possède deux prénoms. « C'est là-bas que j'ai été conçue ! Mais en 1963, ça ne se faisait pas de mettre un prénom d'origine basque ou landaise à l'état civil », explique-t-elle.
Une vie au service des autres
Arrivée à Labouheyre à l'âge de 10 ans avec ses parents, Maritchü Sabas a baigné dans le commerce dès son plus jeune âge. Son père a repris une affaire de vins et spiritueux, tandis que sa mère tenait un bureau de tabac. « En 1999, j'ai pris la suite, le tabac était au bout de la rue, sur le même trottoir que le Café des sports. Tous les jeunes venaient m'acheter des bonbons – ou en voler, un monsieur de 50 ans me l'a avoué –, et apprendre à compter comme ça. Je les retrouve maintenant parents », raconte-t-elle avec émotion.
Cette connaissance approfondie de la population locale lui a permis de reprendre rapidement une activité normale après la crise sanitaire, même si la vie l'avait éloignée de Labouheyre pendant quelques années pour tenir des établissements à Bagnères-de-Bigorre ou encore Pouillon.
Le tableau magique et la mémoire collective
Le Café des sports abritait un trésor unique : un tableau magique, véritable Facebook à l'ancienne, où des photos développées étaient épinglées sur une plaque de liège. Les clients venaient s'y reconnaître avec bonheur. Maritchü Sabas a hérité de la mission maternelle de correspondante locale de presse pour Sud Ouest, tenue dès les années 1970, et donc d'un fonds photographique qui retrace un large pan de l'histoire communale.
« Des footballeurs, basketteurs, musiciens, pêcheurs, élèves, mariés devant l'église, ils y sont tous. Lui, au comptoir, il est… là sur cette photo avec trente ans de moins », pointe-t-elle en réajustant ses lunettes. « Je n'ai pas tout trié, je vais essayer de le faire maintenant que j'ai du temps, et voir avec la mairie ou le club photos ce qu'on peut en faire. »
Les défis du métier aujourd'hui
Sylvain, son fils de 33 ans qui l'aidait au service, ne poursuivra pas la tradition familiale. « C'est de plus en plus difficile », témoigne Maritchü Sabas. « Les charges augmentent, mais aussi parce que depuis le Covid, les gens ont pris l'habitude de prendre l'apéritif chez eux. Et puis ils boivent moins d'alcool, moins d'alcool fort, en raison des contrôles sur la route. Autrefois les règlements de comptes se faisaient dans les bars, aujourd'hui les psy ont pris notre place ! Ici tout se sait, tout se dit, tout se confie. »
Après 18 heures et un pot offert pour l'occasion, les habitués ont continué la fête et échangé les souvenirs jusqu'à 2 heures du matin, l'heure de la fermeture définitive du Café des sports. Mais cela ne signifie pas pour autant que Maritchü Sabas va se couper de toutes ces conversations. Impossible. Et puis il lui reste ses activités de correspondante à Sud Ouest pour continuer de « refaire le monde », discuter des dernières actualités de la vie locale et en faire profiter les lecteurs.



