Laura sauve son bistrot via une cagnotte : comment les dons en ligne transforment la solidarité
Cagnottes en ligne : la solidarité à l'ère du numérique

Laura, 59 ans, lance une cagnotte pour sauver son bistrot menacé par l'URSSAF

Quand Laura, assistante maternelle nordiste de 59 ans, a découvert que son bistrot préféré risquait la fermeture à cause d'impayés à l'URSSAF, elle n'a pas hésité une seconde. Peu familière des réseaux sociaux, elle a pourtant créé sa première cagnotte en ligne pour le sauver. « J'avais besoin de faire quelque chose, d'aider un peu ; je trouvais que la cause le méritait », confie-t-elle. En six mois, près de 20 000 euros ont été récoltés grâce à un effet boule de neige amplifié par les médias locaux.

Si sa démarche, parfois mal comprise, lui a valu des critiques et l'a finalement éloignée du bar après un désaccord avec les gérants, Laura ne regrette rien. « On se sent utile, c'est très valorisant. Je me disais que les gens étaient quand même solidaires, qu'il y avait de l'humanité ; ça m'a également permis de rencontrer pas mal de monde ». Elle envisage même de lancer une autre cagnotte à l'avenir, « mais plutôt pour un enfant malade, par exemple ».

Des cagnottes festives aux dons solidaires : une évolution marquée

Apparues en France au début des années 2010 pour financer des événements entre amis, les plateformes de cagnottes en ligne ont radicalement changé d'usage après les attentats de 2015. « Des utilisateurs ont détourné cet usage festif premier pour soutenir des familles de victimes », explique Amandine Plas, directrice marketing de Leetchi, qui compte 15 millions d'utilisateurs actifs.

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Désormais, les dons solidaires reflètent l'actualité : aide à la reconstruction de Notre-Dame de Paris, soutien aux soignants pendant la Covid-19, ou assistance récente à des agriculteurs. Bien que minoritaires face aux projets personnels, ces collectes ont littéralement explosé. Sur Leetchi, elles représentaient environ 62 millions d'euros en 2024, sur plus de 274,5 millions collectés au total.

Étudiants précaires et mères célibataires : les nouveaux bénéficiaires

« Les cagnottes sont devenues un réflexe pour tous les moments de la vie », observe Amandine Plas. Les appels aux dons pour des obsèques, un fauteuil roulant ou des soins vétérinaires se multiplient. En 2025, les cagnottes pour aider des étudiants à financer leur logement ou leurs frais d'inscription ont particulièrement augmenté, traduisant une précarité grandissante. Les mères célibataires confrontées à des difficultés financières sont aussi de plus en plus représentées.

Selon une étude Odoxa pour Leetchi, la générosité des Français a progressé en 2025, avec un don moyen de 222 euros, retrouvant son niveau d'avant-crise. Cependant, des freins persistent : manque de moyens (84 %), doutes sur l'utilisation des dons (70 %) et excès de sollicitations (57 %). « La solidarité évolue : si l'on donne un peu moins souvent aujourd'hui, on donne plus à des causes qui nous touchent », analyse Amandine Plas.

La visibilité, clé du succès, mais source d'inégalités

Pour déclencher les dons, la transparence et l'identification sont cruciales. Accompagner les appels de photos et textes détaillés, et entretenir l'intérêt via les réseaux sociaux, sont des stratégies gagnantes. Une vidéo TikTok a ainsi permis à un jeune homme de réunir plus de 50 000 euros en trois mois pour sauver la boulangerie de ses parents près de Rennes. De même, un agriculteur de 18 ans près de Marmande a collecté plus de 145 000 euros pour racheter la ferme familiale.

Mais Christian Le Bart, professeur à Sciences Po Rennes, met en garde : « Si ces cagnottes suscitent de belles histoires, elles masquent le fait que des centaines de personnes dans la même situation ne vont pas en profiter ». Il pointe une « prime à la visibilité des détresses », certaines restant invisibles. Pour lui, les dons en ligne s'opposent à l'impôt, basé sur une redistribution impersonnelle garantissant l'égalité. « La cagnotte, au contraire, c'est à la tête du client : je donne si je veux, à qui je veux, autant que je veux. On passe d'une logique de rationalité froide à une logique de redistribution à partir de l'émotion ».

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Risques d'arnaques et diversification des plateformes

Les associations doivent aussi s'adapter à cette individualisation. Leetchi a lancé fin 2025 Leetchi:org, permettant aux particuliers de créer des pages de collecte pour soutenir des ONG, avec des fonds reversés directement sans commission, hormis les frais bancaires. Cependant, la banalisation et la surenchère pourraient freiner cet essor.

Les arnaques constituent un risque réel. Amandine Plas confirme : « Le risque de fausses cagnottes existe ». Leetchi utilise un algorithme, une équipe d'inspection et des alertes de particuliers pour les détecter. Laura a ainsi découvert une cagnotte parallèle pour son bistrot, fermée rapidement. Des escrocs utilisent des mises en scène, de faux documents ou l'usurpation d'identité. Fin octobre, une institutrice de 36 ans et son ex-mari ont été condamnés à Bordeaux pour avoir détourné près de 83 000 euros via de fausses cagnottes sur un cancer inventé.