« C’était un carnage » : épisiotomie ratée, pose de stérilet forcée… deux victimes de violences gynécologiques racontent leur calvaire. En France, 45,1 % des femmes déclarent avoir subi des violences gynécologiques ou obstétricales, selon une enquête de l’association StopVOG publiée le 18 juin 2026. Ce rapport, fondé sur 10 152 témoignages, dénonce une atteinte grave au consentement lors des soins et érige ce fléau en enjeu de santé publique.
Un phénomène enfin reconnu
Depuis des décennies, les témoignages de femmes victimes de maltraitances gynécologiques persistent en France. Nous en avons recueilli deux. Elles viennent pour être soignées. Elles repartent parfois blessées. Physiquement, psychologiquement et symboliquement. Longtemps reléguées au rang de « mauvais souvenirs » ou de simples incidents médicaux, les violences gynécologiques et obstétricales sont aujourd’hui reconnues comme un véritable enjeu de santé publique. Le 18 juin 2026, l’association StopVOG a publié une enquête fondée sur 10 152 témoignages de femmes. Près d’une répondante sur deux (45,1 %) déclare avoir subi des violences gynécologiques ou obstétricales au cours de sa vie. Plus de la moitié rapporte une atteinte grave à son consentement. Derrière ces chiffres se cachent des réalités multiples : gestes pratiqués sans accord, douleurs minimisées, paroles humiliantes ou actes médicaux réalisés sans explication suffisante.
« C’était un carnage »
Karine a connu ces violences en 1997. Âgée d’une vingtaine d’années, elle donne naissance à son premier enfant, à Alès. Son accouchement est déclenché et doit initialement être suivi par sa gynécologue. Mais au dernier moment, celle-ci part en congé. Une autre praticienne prend le relais. « Comme c’était mon premier enfant, je faisais confiance. Je suivais ce qu’on me disait. Mais je me faisais carrément engueuler parce que ça n’allait pas assez vite, parce que je ne me dilatais pas ». Les heures passent. Le travail n’avance pas assez vite au goût de l’équipe médicale. « On était deux femmes à accoucher en même temps et les deux accouchements étaient très longs. J’ai eu l’impression que ça les dérangeait d’attendre ». Pour accélérer la naissance, les soignants appuient fortement sur son ventre. « Ils ont voulu faire les choses en force. Ils ont appuyé très fort sur mon ventre pour faire descendre le bébé ». Puis vient l’épisiotomie, trop tardive. « J’ai été ouverte sur le côté et tout s’est déchiré ». La jeune femme fait une importante hémorragie. « Une des assistantes est entrée dans la salle d’accouchement et a dit : “C’est une vraie mare à canard ici”, tellement il y avait du sang partout ». Sur le moment, Karine ne réalise pas l’ampleur de la situation. Elle passera pourtant quinze jours à la maternité sous surveillance. « Sur les photos, on voit que j’ai les lèvres toutes blanches. Je n’arrivais pas à marcher. » Les complications ne s’arrêtent pas là. L’infection qui suit la recouture transforme les semaines suivantes en calvaire. « Je ne pouvais plus m’asseoir normalement. La seule femme qui me faisait les soins m’a dit qu’elle ne pouvait même pas me dire combien j’avais eu de points tellement ça avait été mal recousu ». Des mois plus tard, son médecin traitant l’examine. « Il m’a dit que c’était un carnage ». Ce n’est pourtant que plusieurs années après, lors d’une autre grossesse, qu’elle découvre toute la réalité de ce qu’elle a subi. « Ma nouvelle gynécologue a reçu mon dossier et m’a expliqué exactement ce qui s’était passé. C’est là que j’ai compris ». Depuis plusieurs années, les témoignages affluent sur les réseaux sociaux, dans les associations et auprès des institutions. En 2018, le Haut Conseil à l’Égalité alertait déjà sur l’existence d’actes sexistes pendant le suivi gynécologique et obstétrical. Pour Karine, la reconstruction est passée par une autre rencontre médicale. « J’ai eu une gynécologue extraordinaire. Elle expliquait tout, elle prenait son temps. Elle s’intéressait vraiment à ses patientes, pour moi c’était une gynécologue psychologue. Avec elle, j’étais en confiance à 3 000 % et je n’avais plus peur d’avoir d’autres enfants ».
Quand la pose d’un stérilet tourne au calvaire
Emma consulte pour une pose de stérilet en 2024. Un acte présenté comme banal. « On m’avait dit que ça pouvait être désagréable. Je m’attendais à avoir un peu mal, mais pas à vivre ça ». Dès le début de l’intervention, la douleur est fulgurante. « J’ai eu l’impression qu’on me transperçait le ventre. J’ai commencé à trembler sur la table ». La jeune femme affirme avoir demandé plusieurs fois une pause. « Je disais que j’avais mal, que je ne me sentais pas bien. Plus je parlais, plus j’avais l’impression de déranger ». Lorsque la pose du stérilet s’achève, elle est prise de vertiges. « J’étais blanche. J’avais des sueurs froides. Je n’arrivais même plus à me relever seule ». Mais ce n’est pas la douleur physique qui la marque le plus. « Ce qui m’a traumatisée, c’est de sentir que ma souffrance ne comptait pas. J’avais l’impression qu’on me punissait d’avoir mal ». À la sortie du cabinet, elle s’effondre. « Je me suis assise sur un trottoir parce que je n’arrivais pas à rejoindre ma voiture. Je pleurais ». Pendant plusieurs années, elle repoussera ses rendez-vous gynécologiques. « Aujourd’hui encore, quand je prends rendez-vous gynéco, je regarde les avis pendant des heures avant de choisir ». Ce que cette consultation a changé, finalement, ce n’est pas que son rapport à la médecine. « Ça a changé mon rapport à moi-même. Aujourd’hui, si quelque chose me fait mal, je le dis. Si je veux qu’on arrête, je le dis. Et si on ne m’écoute pas, je pars ». Une chose qu’elle n’aurait probablement jamais osé faire il y a deux ans.



