Transidentité : un système de santé mal préparé aux besoins spécifiques
Consultations redoutées, pénurie de spécialistes, automédication parfois risquée : pour de nombreuses personnes transgenres, se soigner reste un parcours compliqué. Si les personnes trans bénéficient aujourd’hui d’une visibilité accrue, portée notamment par les associations et les réseaux sociaux, leur accès aux soins reste complexe.
Un accueil encore difficile
« Aller chez le médecin, ce n’est jamais anodin », confie Moana, une jeune femme élégante, aujourd’hui membre actif de l’association Trans’Action, qui accompagne des personnes trans, non binaires et en questionnement dans les Alpes-Maritimes. « On ne sait jamais comment on va être accueilli. » Derrière cette appréhension, une accumulation de situations parfois banales en apparence : mauvais prénom utilisé, genre mal respecté, maladresses ou malaise pendant une consultation. « Cela peut rendre un moment déjà sensible encore plus difficile. »
Une offre de soins encore insuffisante
Les trop rares professionnels de santé qui s’impliquent aujourd’hui dans cet accompagnement évoquent des difficultés persistantes : manque de formation, pénurie de praticiens, parcours médicaux morcelés ou encore risques de renoncement aux soins. « L’amélioration de l’accès aux soins est la raison d’être du Réseau TransAzur », explique le Président du Centre LGBTQIA + Côte d’Azur, Erwann Le Hô. Le constat est largement partagé : les besoins sont importants, mais l’offre médicale reste limitée. Une enquête menée par une association nationale de personnes trans révèle ainsi que la majorité des endocrinologues en France ne souhaitent pas s’impliquer dans le suivi hormonal. Résultat : cet accompagnement repose en grande partie sur les médecins généralistes. Or, « beaucoup ne se sentent pas légitimes ou suffisamment formés pour prescrire et suivre ces traitements ». Dans certains territoires, les délais peuvent ainsi atteindre plusieurs mois avant un premier rendez-vous spécialisé.
Des initiatives locales pour combler les manques
Face à ces difficultés, des expérimentations émergent. À Nice, un dispositif pilote a été mis en place entre 2022 et 2024 dans un centre de dépistage, afin de proposer une prise en charge globale adaptée aux publics LGBT. Le dispositif associait consultations de suivi hormonal, accompagnement en santé sexuelle, prévention du VIH et des infections sexuellement transmissibles, mais aussi des consultations spécialisées en addictologie ou en proctologie. « Cela permettait aussi de toucher des personnes qui s’étaient éloignées du système de soins », explique Erwann Le Hô. Mais ces initiatives restent ponctuelles, souvent dépendantes de financements limités et de l’engagement de quelques professionnels volontaires.
Des freins multiples dans le parcours de soins
Au-delà du manque de professionnels formés, les difficultés sont nombreuses : démarches administratives complexes, examens parfois mal pensés pour certains patients trans (comme les frottis chez les hommes trans), logiciels médicaux inadaptés, discriminations voire refus de soins. « Même des choses simples, comme l’utilisation du bon prénom ou du bon genre, peuvent poser problème », souligne Erwann Le Hô. Autre sujet d’inquiétude : les risques liés à un suivi médical insuffisant. « Un traitement hormonal mal encadré peut entraîner des complications importantes, en cas de sous-dosage notamment », alerte Moana. « Lorsqu’une personne transgenre ne trouve pas de professionnel bienveillant pour l’accompagner ou bien qu’elle a besoin d’un traitement hormonal non autorisé à la commercialisation en France (c’est le cas des œstrogènes injectables par exemple), elle peut être amenée à avoir recours à l’automédication, ce qui n’est pas sans risque pour la santé sans suivi médical adapté. La haute autorité de santé encourage d’ailleurs les professionnels de santé à adopter une approche non jugeante et de réduction des risques vis-à-vis de l’automédication en dispensant de l’information et un suivi hormonal à partir d’analyses biologiques. »
Pour les associations comme pour les médecins investis dans ces parcours, la réponse passe par une montée en compétences globale du système. « L’objectif, c’est que ces soins deviennent une pratique courante, et non réservée à quelques médecins engagés. »
Un tournant majeur
La prise en charge des personnes trans a également évolué sur le plan institutionnel. Dans ses recommandations publiées en 2025, la Haute Autorité de Santé rappelle que les parcours de transition doivent reposer sur une information claire, un consentement libre et éclairé ainsi qu’une prise en charge adaptée à chaque situation. L’institution souligne également que l’accès à ces soins participe à la qualité de vie, à la santé mentale et à l’insertion sociale des personnes concernées. Certaines questions continuent toutefois de faire débat dans la communauté médicale, notamment concernant les adolescents et les modalités d’accompagnement des mineurs. Plusieurs pays européens ont récemment engagé des réévaluations de leurs protocoles sur ces sujets. En France, de nouvelles recommandations sont encore attendues pour préciser certains parcours.
Environ 0,5 % de la population française est concernée par la transidentité, selon les estimations de la Haute Autorité de Santé. Des études plus récentes montrent des chiffres plus importants, en accord avec l’évolution des possibilités de reconnaissance légale, sociale et médicale des personnes trans.



