Le rejet fait mal physiquement, pas seulement métaphoriquement
Le rejet amoureux provoque littéralement l'équivalent d'une douleur physique. En 2010, l'anthropologue Helen Fisher a réalisé des scanners cérébraux sur des personnes venant d'être quittées par leur partenaire. Les zones cérébrales activées étaient identiques à celles sollicitées lors d'une brûlure ou d'une fracture.
Quelques années plus tôt, en 2003, la psychologue sociale Naomi Geisenberger avait obtenu des résultats similaires avec des IRM en excluant des volontaires d'un simple jeu de balle. Leur cerveau réagissait comme s'ils venaient de recevoir un coup physique. « La douleur sociale est analogue, dans sa fonction neurocognitive, à la douleur physique », concluait-elle. Cette douleur nous alerte lorsque nous subissons une atteinte à nos connexions sociales essentielles.
Une explication évolutionniste profondément ancrée
Selon Helen Fisher, l'explication est évolutionniste. Pour nos ancêtres du Paléolithique, être exclu du groupe signifiait être chassé du feu de camp et livré aux prédateurs. Le rejet pouvait alors équivaloir à une condamnation à mort. D'où cette réaction disproportionnée que nous éprouvons encore aujourd'hui face à un simple « non » ou à une exclusion sociale.
L'expérience radicale de désensibilisation au rejet
Malgré la douleur intense que peut provoquer le rejet, fuir systématiquement cette expérience n'est pas toujours la meilleure option. Plusieurs études scientifiques démontrent qu'il est possible non seulement de s'y habituer, mais d'en tirer des bénéfices substantiels. Un exemple célèbre incarne parfaitement cet enseignement.
En 2012, l'entrepreneur américain Jia Jiang reçoit un refus catégorique d'un investisseur qui le laisse complètement anéanti. Au lieu de se replier sur lui-même, il décide de mener une expérience audacieuse sur lui-même : s'exposer volontairement au rejet pendant cent jours consécutifs pour s'y désensibiliser progressivement.
Il filme méthodiquement chaque tentative :
- Demander 100 dollars à un inconnu dans la rue
- Solliciter un pilote d'avion pour essayer l'interphone de l'appareil
- Commander des donuts en forme d'anneaux olympiques dans une chaîne de boulangerie
Trois effets transformateurs inattendus
Les premiers jours sont particulièrement pénibles et anxiogènes. Puis, rapidement, son anxiété chute de manière spectaculaire. Jia Jiang observe trois effets psychologiques inattendus :
- Une désensibilisation progressive : après une dizaine de jours seulement, la peur paralysante du « non » s'évapore presque complètement.
- Une réouverture sociale : il ose davantage, engage plus facilement la conversation avec des inconnus et prend des initiatives qu'il n'aurait jamais osées auparavant.
- Un renversement statistique : plus il multiplie les demandes, plus les gens acceptent favorablement, inversant complètement la probabilité de succès initiale.
Le tournant décisif survient lorsqu'une employée d'une chaîne de donuts accepte de réaliser gratuitement sa commande extravagante d'anneaux olympiques. La vidéo devient virale sur les réseaux sociaux. Jia Jiang comprend alors profondément que le rejet fonctionne comme une variable qu'on peut apprendre à apprivoiser et même à maîtriser.
Il termine son expérience le centième jour après avoir demandé une interview au président américain Barack Obama, en citant fièrement Archimède : « Donnez-moi un appui, et je soulèverai le monde ».
Quand le rejet social devient un accélérateur de créativité
Apprendre à vivre avec le rejet constitue même une excellente façon de cultiver et de développer sa créativité de manière exceptionnelle. C'est ce qu'a démontré dans ses travaux approfondis la psychologue Sharon Kim, chercheuse à l'université Johns Hopkins.
Son hypothèse initiale relevait du bon sens observationnel : en littérature, dans les arts ou dans les sciences, les plus grands esprits créatifs ont souvent vécu en marge, rejetés par leurs pairs ou les institutions établies. Elle a donc systématiquement creusé son hypothèse selon laquelle le rejet ne tue la créativité que chez ceux qui ont un besoin vital d'appartenir au groupe. Pour les autres, les profils plus indépendants, il agit au contraire comme un puissant booster d'innovation.
L'expérience révélatrice de « l'imagination structurée »
Pour prouver scientifiquement sa théorie, Sharon Kim a mené une série d'expériences rigoureuses, dont celle baptisée « l'imagination structurée ». Le protocole expérimental est relativement simple : on demande à des volontaires de dessiner une créature extraterrestre venant d'une planète « totalement différente de la Terre ».
Mais avant de prendre les crayons, les sujets subissent un test social subtil. On fait croire à une partie d'entre eux qu'ils ont été rejetés par un groupe de travail (« personne ne veut de vous dans son équipe »), tandis que les autres sont explicitement inclus et acceptés.
La revanche créative des outsiders indépendants
Chez les profils psychologiques dits « interdépendants » (ceux qui se définissent principalement par leurs liens sociaux aux autres), le rejet paralyse littéralement l'imagination : ils dessinent des créatures très conventionnelles, proches de ce qu'ils connaissent déjà.
En revanche, chez les profils « indépendants », le rejet provoque une explosion spectaculaire d'originalité et d'innovation. Leurs dessins divergent radicalement des formes terrestres habituelles : yeux placés sous le nez, absence totale de symétrie, pouvoirs complètement inédits.
« Pour les individus indépendants, le rejet n'est pas une punition sociale, c'est une confirmation tangible de leur unicité fondamentale », explique la chercheuse. L'indépendant se dit intuitivement : « Puisque je suis déjà à part, autant l'être jusqu'au bout de manière cohérente et assumée ».
Dans une autre étude utilisant le Remote Associates Test (un test psychologique mesurant les connexions logiques complexes), les participants rejetés appartenant au groupe des « indépendants » ont pulvérisé les scores des participants inclus socialement.
« Pour ceux qui sont rejetés socialement, la créativité devient souvent la meilleure et la plus constructive des vengeances », écrit Sharon Kim dans ses conclusions. Ses travaux permettent de mieux comprendre pourquoi tant de mouvements artistiques majeurs, de l'impressionnisme au punk en passant par le rap, sont nés en marge sociale, rejetés initialement par les institutions établies de leur époque, et ont finalement accouché de merveilles de créativité durable.