Gilles Kepel : "Nous sommes confrontés à un jihadisme d'atmosphère"
Gilles Kepel : "Nous sommes confrontés à un jihadisme d'atmosphère"

Dix ans après la vague terroriste qui a frappé la France, le spécialiste du monde arabe Gilles Kepel décrypte dans un entretien l'évolution de la menace. Selon lui, le pays est désormais confronté à un "jihadisme d'atmosphère", succédant au terrorisme projeté des attentats de 2015.

Le 13 novembre 2015 : point culminant du terrorisme projeté

Pour Kepel, les attentats du 13 novembre 2015 représentent "le point culminant de l'attentat projeté". Ces opérations étaient montées en Syrie, avec des personnes entraînées venues frapper la France pour venger les bombardements sur Daech. Il souligne que ces attaques s'inscrivaient dans une conjoncture où le groupe terroriste disposait d'une quasi-base territoriale étatique et cherchait à provoquer une guerre civile en France.

Dans son ouvrage "Antiterrorisme, la traque des jihadistes" (Plon), coécrit avec l'ancien magistrat Jean-François Ricard, Kepel explique que Daech espérait une réaction disproportionnée de la France, poussant les musulmans à se ranger sous sa bannière. Ce calcul s'est avéré faux pour Daech, mais plus exact pour le Hamas lors des attaques du 7 octobre.

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Les années noires : 21 attaques, 237 morts

La France a connu de 2015 à 2017 une vague d'attentats sans précédent : 21 attaques et 237 morts. Kepel explique cette période par une "nébuleuse jihadiste" qui avait constitué des réseaux internationaux, passant par la communauté d'Artigat (Ariège) et Toulouse, décrite comme une "gare de triage jihadiste". Le renseignement était au courant mais n'a pas soupçonné l'ampleur de la menace.

Dès l'été 2015, Daech avait envoyé en France Tyler Vilus, l'un de ses responsables les plus chevronnés, montrant sa volonté de frapper durement le pays. Plusieurs attentats majeurs ont été déjoués, comme celui du marché de Noël de Strasbourg en 2000, grâce à l'arrestation de jihadistes à Francfort.

L'évolution vers un jihadisme d'atmosphère

La menace a évolué : après le terrorisme projeté, le jihadisme s'est "indigénisé". Kepel parle désormais de "jihadisme d'atmosphère", illustré par les affaires Samuel Paty et Daniel Bernard. Il s'inquiète particulièrement de la radicalisation de mineurs via les réseaux sociaux et l'intelligence artificielle, ainsi que du "jihadisme d'opportunité" touchant des personnes psychiquement fragiles.

Selon lui, un attentat de l'ampleur du 13 novembre est peu probable car l'infrastructure de Daech n'existe plus. Cependant, il redoute un regain de violence si les tensions au Moyen-Orient persistent, et craint que les fractures de la société française ne fournissent un terreau favorable aux passages à l'acte.

Délinquance et terrorisme : une imbrication croissante

Kepel observe une porosité entre délinquance et terrorisme. Des anciens délinquants, comme Omar Diaby (Omar Omsen), se sont radicalisés en prison pour devenir chefs jihadistes. La prison est devenue un "incubateur" du jihadisme : 70 personnes condamnées pour actions jihadistes sortent chaque année, posant un défi de suivi.

Kepel raconte avoir été condamné à mort par Daech en 2016 après une conférence à la prison de Villepinte. Il avait tenu tête à un jihadiste en arabe classique, ce qui l'avait ridiculisé. Son nom figurait en tête de la liste de Larossi Abballa, le jihadiste qui a tué deux policiers à Magnanville en juin 2016. Aujourd'hui, Kepel affirme que les personnes qui le menaçaient sont toutes mortes.

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