Dans son dernier livre, Nos vies ne sont pas des marchandises (Seuil, avril 2026), le socialiste Boris Vallaud défend le concept de « démarchandisation ». Sa cible favorite ? La gestion privée des établissements de santé, en particulier les Ehpad. Il oublie au passage que, selon la Haute Autorité de santé, ces derniers obtiennent d'aussi bons résultats que le public. Laurent Guillot, directeur général d'Emeis, rappelle dans le texte qui suit que la qualité des soins ne repose pas sur le statut juridique des établissements.
Un débat sur la qualité des soins
Boris Vallaud a l'élégance du titre. Il a le souffle de l'idéologie. Et il pose une question éthique réelle : à quoi tient la dignité des soins ? Mais lorsqu'une thèse aussi sérieuse repose sur une équation aussi commode – le marché corrompt, le public protège –, elle mérite qu'on lui oppose quelques faits qui dérangent.
Le cœur du débat est, légitimement, la qualité des soins. Plongeons-nous alors dans les données disponibles en la matière. La Haute Autorité de santé évalue les établissements selon une grille précise : le secteur privé place environ un tiers de ses établissements au niveau le plus élevé de cette grille, quand le secteur public n'en atteint pas un quart. Ce constat intervient au moment même où la Cour des comptes publie un rapport particulièrement sévère sur la politique de qualité hospitalière.
Ces indicateurs ne sont pas parfaits. Ils peuvent être discutés, critiqués, affinés. Mais ils ne peuvent pas être ignorés au profit d'un récit qui postule, sans preuve, que la gestion privée dégrade nécessairement les soins.
Le coût de la démarchandisation supporté par la solidarité nationale
L'argument pourrait alors être celui du coût, avec l'idée sous-jacente que le secteur privé ne fait peut-être pas moins bien mais le fait pour plus cher. Or c'est plutôt l'inverse : une prise en charge en soins médicaux et de réadaptation dans une clinique privée coûte deux fois moins cher à la Sécurité sociale qu'en établissement public. En psychiatrie, l'écart atteint un facteur trois. Dans le même temps, le déficit des hôpitaux publics a atteint entre 2,7 et 2,9 milliards d'euros en 2024 – un niveau inédit depuis 2005.
Ce n'est pas de l'idéologie, c'est de la comptabilité publique. Un euro de solidarité nationale vaut ce qu'on en fait. Et dépenser deux fois plus pour un même acte, c'est soigner deux fois moins de patients à budget constant – ou alourdir les cotisations qui pèsent sur le pouvoir d'achat.
La démarchandisation a un coût. Et ce coût est supporté par la solidarité nationale. Or, n'en déplaise à certains, les faits sont têtus : le statut ne fait pas la vertu. L'erreur centrale du raisonnement est moins politique qu'épistémologique. Elle consiste à traiter le statut juridique – public ou privé – comme le déterminant ultime de la valeur éthique. Or le soin n'est pas une essence, c'est un résultat. Il se mesure : qualité de l'acte médical, sécurité du parcours, rapidité de la prise en charge, accessibilité du service. Sur chacun de ces critères, les données disponibles résistent au récit idéologique. La vraie question n'est pas de mettre en avant une opposition factice, mais d'organiser la coopération efficace entre public et privé.
Une complémentarité à approfondir
Le privé prend en charge une part croissante des urgences, des soins complexes, des secteurs délaissés par le public comme la psychiatrie et est de plus en plus présent sur le territoire. Depuis des décennies, le système de santé français pratique de fait une complémentarité entre le public et le privé, sans jamais se donner les moyens de la penser politiquement. Plutôt que d'opposer les deux secteurs, c'est ce partenariat qu'il faut toujours approfondir – en exigeant de chacun transparence, qualité et accessibilité, en finançant les résultats plutôt que les statuts, et en cessant de traiter comme une concession honteuse ce qui pourrait devenir un modèle d'efficacité au service de tous.
Qu'elle soit de gauche ou de droite, une politique de santé sérieuse ne devrait pas avoir pour boussole le statut des acteurs, mais les résultats pour les patients : accès universel, qualité des soins, transparence des pratiques, maîtrise des dépenses publiques. Ce sont des exigences qui s'appliquent à tous.
Nos vies ne sont pas des marchandises, c'est vrai. Mais nos soins ne se jugent pas à l'aune du statut de ceux qui les prodiguent. Ils se jugent à ce qu'ils valent – pour les patients, et pour la collectivité qui les finance.
*Laurent Guillot est directeur général d'Emeis, groupe gestionnaire d'établissements médico-sociaux pour les personnes âgées et les patients.



