Un centre expert bipolaire voit le jour à Nice pour les situations complexes
Le Centre Expert Bipolaire du CHU de Nice, inauguré fin 2025, développe progressivement ses activités avec une ambition claire : optimiser le diagnostic et la prise en charge de cette maladie psychiatrique chronique particulièrement complexe. Cette structure spécialisée intervient spécifiquement dans les cas où les approches conventionnelles atteignent leurs limites.
Une équipe pluridisciplinaire mobilisée chaque mercredi
Depuis novembre 2025, une équipe complète se réunit chaque mercredi pour accueillir les patients. Composée de psychiatres, psychologues, infirmiers en pratique avancée et pharmaciens, cette équipe travaille en coordination étroite. « Nous intervenons en troisième ligne », explique Bianca Gaubert, psychologue et coordinatrice du centre. « Le premier niveau correspond au médecin généraliste, le second au psychiatre traitant, et nous sommes sollicités lorsque ce dernier souhaite un avis spécialisé pour des situations complexes. »
Créée officiellement fin 2024, la structure fonctionne actuellement sur un rythme d'une journée par semaine, le mercredi, où toute l'équipe se mobilise pour les évaluations et consultations d'expertise. Cette organisation permet une concentration des compétences sur les cas les plus difficiles.
Un diagnostic souvent tardif de six à dix ans
La création de ce centre expert s'inscrit dans une initiative plus large de la Fondation FondaMental, qui a conceptualisé et déployé ces structures dès 2010. Cette démarche répond à un constat alarmant : de nombreux patients connaissent des années d'errance diagnostique ou de traitements inefficaces avant d'obtenir une prise en charge adaptée.
« Dans environ 70 % des cas, la bipolarité débute par un épisode dépressif », précisent les docteurs Kimberley Arnold et Maximilien Valente, psychiatres du centre. « Les patients consultent initialement pour ce motif, et les épisodes hypomaniaques caractéristiques de la bipolarité passent souvent inaperçus, ce qui retarde considérablement le diagnostic. »
Les spécialistes estiment que le retard diagnostique moyen se situe entre six et dix ans. Pendant cette période, les patients reçoivent fréquemment des traitements inadaptés, avec des conséquences potentiellement graves. « Dans certaines situations, les antidépresseurs peuvent aggraver l'évolution du trouble bipolaire », alertent les psychiatres. « Il est donc essentiel de distinguer une dépression classique d'une dépression bipolaire, car les mécanismes physiopathologiques diffèrent, tout comme les traitements appropriés. »
Une journée complète d'évaluation approfondie
Lorsqu'un psychiatre adresse un patient au centre expert, la première étape consiste en une consultation spécialisée. Si nécessaire, un bilan complet en hôpital de jour est ensuite proposé, durant lequel le patient passe une journée entière avec plusieurs professionnels.
Ce programme d'évaluation comprend :
- Un entretien psychiatrique approfondi
- Une évaluation psychologique réalisée par Bianca Gaubert
- Une évaluation dimensionnelle des symptômes avec Virginie Barbier, infirmière en pratique avancée
- Une consultation pharmaceutique avec Candice Niot, pharmacien
- Un bilan biologique complet
« L'objectif est de reprendre toute l'histoire clinique du patient : symptômes, traitements, effets secondaires, hospitalisations éventuelles », résume l'équipe. « À l'issue de cette évaluation, nous pouvons fournir un avis spécialisé et des recommandations thérapeutiques précises. »
Un compte rendu détaillé est transmis au psychiatre référent, qui prend ensuite le relais, le centre expert n'ayant pas vocation à assurer un suivi psychiatrique au long cours. Cependant, tous les patients peuvent être revus annuellement pendant trois ans pour un bilan d'évolution.
Des phases d'hypomanie difficiles à identifier
Le trouble bipolaire se caractérise par des dérèglements de l'humeur avec alternance d'états d'exaltation (phases maniaques ou hypomaniaques) et de dépression. « Les phases d'hypomanie, très caractéristiques de cette maladie, sont souvent mal identifiées », expliquent les spécialistes. « Les patients ne s'en plaignent pas forcément et peuvent même se sentir très bien pendant ces périodes. »
L'entourage peut jouer un rôle crucial dans le repérage de ces changements comportementaux, qui peuvent se manifester par :
- Une diminution importante du besoin de sommeil (dormir seulement trois heures par nuit pendant plusieurs jours sans fatigue)
- Une augmentation inhabituelle de l'énergie
- Des dépenses excessives
- De la logorrhée (flux de paroles incessant)
- Des comportements inhabituels
Traitements et accompagnement personnalisés
Concernant les traitements, « le lithium demeure le gold standard dans le trouble bipolaire », rappellent les experts. Bien que très efficace, ce traitement nécessite un suivi biologique régulier avec des prises de sang fréquentes initialement. « D'autres thymorégulateurs, parfois issus de médicaments anticonvulsivants, peuvent également être prescrits selon les profils individuels. »
Au-delà des médicaments, la prise en charge repose fortement sur l'accompagnement des patients. « La psychoéducation constitue un élément essentiel », insiste l'équipe. « L'objectif de ces programmes ne se limite pas à stabiliser l'humeur, mais vise surtout à prévenir les rechutes en permettant aux patients d'identifier les signes précoces, de mieux comprendre leurs traitements et d'adapter leur hygiène de vie. »
Les familles peuvent également participer à ces programmes éducatifs. « Quand l'entourage comprend mieux la maladie, on observe souvent une diminution significative des hospitalisations. »
Une maladie multifactorielle et un engagement dans la recherche
Les causes du trouble bipolaire restent encore imparfaitement comprises. « Il s'agit d'une maladie multifactorielle, avec des facteurs génétiques importants, mais aussi des facteurs environnementaux », précisent les spécialistes. La consommation d'alcool ou de cannabis a été clairement identifiée comme un facteur de risque d'apparition ou d'aggravation des symptômes.
Au-delà des consultations cliniques, le centre expert du CHU de Nice participe activement à la recherche médicale. Les données recueillies (avec consentement des patients et anonymisées) sont intégrées dans une base nationale destinée notamment à identifier de futurs biomarqueurs de la maladie. « Actuellement, le diagnostic repose uniquement sur l'évaluation clinique », soulignent les chercheurs. « Découvrir des marqueurs biologiques représenterait une avancée majeure dans la compréhension et le traitement de cette pathologie. »
Le Centre Expert Troubles Bipolaires du CHU de Nice couvre un territoire étendu de Fréjus à Villefranche-sur-Mer, s'inscrivant dans un maillage régional qui comprend également des centres à Marseille et à Monaco. Pour obtenir ce statut d'expertise, l'équipe a dû répondre à plusieurs critères exigeants, dont une labellisation par la Fondation FondaMental et la mise en place d'une coordination pluridisciplinaire rigoureuse.



