Une polémique déplacée à Jérusalem face aux persécutions mondiales
N'a-t-on pas atteint le summum de la mauvaise foi dans cette affaire ? Reprenons les faits avec précision. Israël est engagé dans un conflit ouvert avec la République islamique d'Iran. En représailles, le régime iranien a procédé à des bombardements qui ont notamment touché Jérusalem. Des missiles, ou leurs débris, sont tombés à proximité immédiate du mur des Lamentations, de la mosquée Al-Aqsa et de l'église du Saint-Sépulcre.
Face à cette situation de danger immédiat, le gouvernement israélien a pris une décision que n'importe quel État responsable aurait adoptée : estimant qu'il ne peut y avoir de liberté de culte sans sécurité physique, il a temporairement interdit l'accès à tous les Lieux saints sans exception. Une mesure de protection, purement provisoire.
Le déclenchement d'une indignation sélective
Arrive alors le dimanche des Rameaux. Le patriarche latin se présente aux abords du Saint-Sépulcre. Un policier, scrupuleux dans l'application des consignes, applique la règle à la lettre. Immédiatement, les réseaux sociaux, la presse internationale et les chancelleries s'emballent dans un concert d'indignation.
Le paradoxe est frappant : ceux-là mêmes qui étaient restés silencieux lorsqu'un projectile est tombé à quelques mètres de l'église du Christ s'élèvent maintenant avec véhémence contre ce qu'ils qualifient d'atteinte intolérable à la liberté religieuse. Ils réclament avec insistance le rétablissement immédiat du libre accès aux Lieux saints.
Israël a beau multiplier les explications, présenter ses excuses, tenter de dissiper le malentendu. Rien n'y fait. La polémique enfle, atteignant des proportions grotesques qui témoignent d'une mémoire historique singulièrement courte.
Le nécessaire rappel historique
Il est essentiel de rappeler quelques vérités historiques fondamentales, tant l'inculture ambiante semble profonde. Savait-on que :
- Avant de se trouver sous souveraineté israélienne, l'église du Saint-Sépulcre était, comme les autres Lieux saints, sous administration jordanienne, et auparavant ottomane ?
- Sans même évoquer le mur des Lamentations pratiquement interdit aux pèlerins juifs ou la mosquée Al-Aqsa fermée aux Arabes israéliens, l'accès au Saint-Sépulcre dépendait d'autorisations aléatoires, de droits de passage chèrement monnayés et d'humiliations tarifées ?
- Lorsque, en 1967, le général Moshe Dayan a hissé le drapeau sur Jérusalem, l'église, ses portails, son clocher, certaines de ses chapelles et sa rotonde se trouvaient dans un état terriblement dégradé ?
C'est précisément depuis ce moment, et seulement depuis ce moment, que ces lieux sont réellement protégés. Leur accès est ouvert à tous, les rénovations sont conduites dans le respect du statu quo complexe entre les trois Églises grecque, arménienne et catholique. Le tout sous l'égide d'un État hébreu qui, sans s'arroger la propriété des lieux, en assure la garde et, parfois, l'arbitrage.
La réalité mondiale occultée
Le plus navrant dans cette affaire est que ce charivari médiatique survient au moment même où l'ONG Open Doors publie son rapport annuel sur la situation des chrétiens dans le monde. Les faits et les chiffres sont, cette fois, sans appel :
- Un chrétien sur sept vit sa foi dans la peur
- Des communautés entières en Afrique et en Asie sont menacées, harcelées, décimées
- Au Nigeria, l'Église est à nouveau « éprouvée dans le feu », comme au temps de Cyprien de Carthage
- En Syrie comme au Yémen, les chrétiens d'Orient voient s'approcher le temps de l'éradication que pressentait déjà Chateaubriand
Pendant que l'on ergote sur une mesure de sécurité temporaire à Jérusalem, on détourne les yeux de cette réalité massive qui fait des chrétiens, à l'échelle mondiale, l'un des groupes religieux les plus menacés, « abandonné des empires » et « laissé sans défense », pour reprendre les mots de Chateaubriand.
Une coïncidence littéraire éclairante
Dans un heureux hasard du calendrier, la lecture de l'Histoire ecclésiastique d'Eusèbe de Césarée rappelle la litanie des supplices subis par les premiers chrétiens. Cette réflexion trouve un écho contemporain dans Le Chant cathédral de Maxence Caron, une œuvre monumentale de 1 300 pages publiée aux Belles Lettres.
Ce poème épique et perpétuel, structuré en 60 chants, mêle lyrisme et colère, litanies et prières dans une langue travaillée par le latin et l'hébreu. L'ambition vertigineuse de l'auteur : non pas simplement dire le monde, mais le refonder par le Verbe. Une œuvre totale qui répond à l'appel lancé il y a quelques mois pour « des textes de foudre, intraitables mais raisonnés, dévastateurs mais bienfaisants ».
Alors que la polémique sur Jérusalem occupe le devant de la scène médiatique, il serait sage de recentrer le débat sur l'essentiel : la protection effective des Lieux saints et, surtout, la situation dramatique des communautés chrétiennes persécutées à travers le monde.



