Dark romance et pédophilie : le livre polémique qui interroge le contrôle de l'autoédition
Dark romance : un livre polémique révèle les failles de l'autoédition

Un livre autoédité au cœur d'une tempête médiatique

« On ne peut pas tout écrire au nom de la 'dark romance' ». Cette déclaration ferme de la Haute-commissaire à l'Enfance Sarah El Haïry, publiée sur X mardi dernier, fait suite à la violente polémique entourant le livre Corps à cœur de l'autrice française Jessie Auryann. L'ouvrage, dont le premier tome est paru en juin 2023, est accusé par de nombreux lecteurs de romantiser le viol et la torture de bébés, déclenchant une pétition ayant recueilli plus de 80.000 signatures pour demander son retrait.

Une réponse institutionnelle rapide

Sarah El Haïry a pris position sans ambiguïté, estimant que « certains extraits relèvent de l'apologie de la pédophilie et pédocriminalité ». Face à ce qu'elle qualifie de « dérives à des fins récréatives ou lucratives », la Haute-commissaire a annoncé avoir saisi la plateforme Pharos et la justice, soulignant le devoir d'agir contre ces contenus problématiques.

L'autoédition en question : quelle régulation ?

La particularité de ce livre qui fait couler beaucoup d'encre réside dans son mode de publication : il s'agit d'une œuvre autoéditée. L'autrice n'est pas passée par une maison d'édition traditionnelle mais a publié son livre elle-même via Kindle Direct Publishing, la plateforme d'autoédition d'Amazon. Bien que l'ouvrage ait finalement été retiré de la plateforme mardi, cette affaire soulève une question fondamentale : quelles sont les règles et quel est le contrôle effectif pour les livres autoédités ?

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Des règles strictes sur le papier

Amazon affirme disposer de « règles strictes en matière de contenu » et exiger que « tous les livres vendus respectent la réglementation en vigueur ». Le porte-parole de la plateforme précise : « Nous interdisons la vente des contenus qui diffusent des propos haineux, qui encouragent la maltraitance ou l'exploitation sexuelle des enfants, qui contiennent de la pornographie, qui font l'apologie du viol ou de la pédophilie. » Des règles similaires existent sur d'autres plateformes d'autoédition comme Kobo Writing Life, Bod ou Wattpad.

Pour assurer le respect de ces directives, Amazon explique mettre en œuvre « une combinaison de technologies d'apprentissage automatique, de contrôles automatisés et d'équipes dédiées d'examinateurs ». La plateforme affirme enquêter « immédiatement sur tout signalement » et retirer les livres non conformes, précisant que le titre polémique a été retiré suite à ses investigations.

La réalité du contrôle : un défi majeur

Interrogée sur le moment précis des contrôles – avant ou après la publication –, Amazon n'a pas fourni de réponse claire. Charlotte Allibert, cofondatrice et directrice générale de Librinova, un service d'autoédition numérique, estime quant à elle : « De ce que j'en ai vu, il n'y a pas de contrôle a priori, c'est plutôt a posteriori. » Elle ajoute : « C'est sûr que personne ne lit les livres publiés. »

Le paradoxe de l'autoédition

« Le principe de l'autoédition, c'est de laisser à tout le monde la possibilité de publier son livre », nuance Charlotte Allibert, tout en rappelant que la légalité des contenus reste une restriction essentielle. Cependant, elle reconnaît que « Amazon publie énormément d'ouvrages, donc le contrôle est beaucoup plus compliqué ». Pour la spécialiste, cette difficulté n'excuse rien : « Je trouve ça problématique que des textes avec des propos contraires à la loi puissent être publiés », soulignant que « ce n'est sans doute pas le seul » cas problématique.

Chaque personne qui participe à la diffusion d'un contenu a une responsabilité, insiste-t-elle, pointant du doigt l'ensemble de la chaîne de publication.

L'IA : menace et solution potentielle

La question du contrôle des œuvres autopubliées devient cruciale à l'ère de l'intelligence artificielle. Charlotte Allibert alerte : « Le risque d'être inondés de textes faits avec l'IA, qui disent n'importe quoi ou dans lesquels il y a des propos très problématiques, est de plus en plus grand, et je pense qu'on ne peut pas faire comme si c'était anecdotique. »

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Une technologie à double tranchant

Paradoxalement, l'IA pourrait aussi contribuer à un meilleur contrôle des contenus autopubliés. « Dans l'ère technologique dans laquelle on est, on peut imaginer que des structures comme Amazon sont capables de repérer facilement et automatiquement des contenus vraiment problématiques, il faut juste le vouloir », estime Charlotte Allibert. Cette question de volonté politique et technique est d'autant plus cruciale que les livres autoédités représentaient 24% des livres déposés en 2024, selon les chiffres de l'Observatoire du dépôt légal de la Bibliothèque nationale de France.

Un enjeu de société qui dépasse la littérature

Cette affaire dépasse le simple cadre littéraire pour toucher à des questions fondamentales de protection de l'enfance, de liberté d'expression et de responsabilité des plateformes numériques. Alors que le marché de l'autoédition continue de croître – représentant désormais près d'un quart des publications –, les mécanismes de contrôle doivent évoluer pour faire face aux nouveaux défis technologiques et éthiques.

La polémique autour de Corps à cœur sert de révélateur des tensions entre l'accessibilité démocratique offerte par l'autoédition et la nécessité de réguler des contenus potentiellement illégaux ou dangereux. Dans un paysage éditorial en pleine transformation, où l'IA modifie les modes de création et de diffusion, la question du contrôle des contenus autopubliés s'impose comme un enjeu majeur pour les années à venir.