Cinq ans après le drame : les faits et l'oubli
Cinq années se sont écoulées depuis l'assassinat de Samuel Paty, et les circonstances qui ont mené à cette tragédie sont désormais établies avec une précision glaçante. Une adolescente ment sur une agression symbolique imaginaire, son père lance une cabale numérique avec l'aide d'un influenceur islamiste, l'administration et les collègues préfèrent ne pas faire de vagues et abandonnent le professeur, des élèves sont payés pour donner son adresse et ses habitudes, et finalement, le marteau dans le sac comme ultime recours dérisoire d'un homme trahi par tous. Sa mort, la tête tranchée, sur le bitume d'une rue pavillonnaire d'Éragny-sur-Oise, reste une blessure ouverte dans la conscience nationale.
Le froid de l'oubli et la mémoire vive
Le 16 octobre 2020, il faisait froid. Je m'en souviens parfaitement car, après avoir appris la nouvelle à la radio, j'avais enfilé un gros manteau avant de sortir fumer une cigarette, espérant que la nicotine étancherait mes larmes de rage - ce fut un échec cuisant. Cinq ans plus tard, les températures sont peut-être plus clémentes, mais c'est un autre type d'hiver qui engourdit les os : celui de constater que certains semblent toujours avoir le cerveau gelé face à l'évidence.
La polémique autour du documentaire « Au nom de mon frère »
Le documentaire Au nom de mon frère, qui retrace les derniers jours de Samuel Paty, a déclenché une controverse révélatrice. Un journaliste de Télérama, se faisant le saint patron de papier des chrétiens de gauche, reproche au film d'avoir tendu son micro à des témoins « très marqués à droite ». Sans s'intéresser au fond du sujet, il déplore simplement que le « cadrage politique » du documentaire, « originellement diffusé sur la feue chaîne bolloréenne C8 », manquerait de « neutralité ».
Comme s'il s'agissait d'un débat technique sur la réforme des retraites ou le financement de la SNCF. Comme si le « problème » d'un professeur lâché, lynché, traqué et massacré pour avoir montré des caricatures de Mahomet pouvait se résoudre par un simple empilement d'arguments pour et contre. Faudrait-il organiser une table ronde ? Y inviter un sociologue, un imam, un syndicat lycéen ? Peut-être même un fabricant de couteaux de cuisine pour compléter le tableau ?
L'effroi non digéré et la disqualification systématique
Doit-on en déduire que ce qui dérange véritablement, c'est la crudité du réel ? Ces faits que Télérama regrette d'être « détaillés à l'extrême » ? Qu'un documentaire « ose » affirmer que l'islamisme tue, qu'il tue en France, et depuis des décennies, des professeurs, des enfants, des journalistes, des Juifs, des policiers, tout le monde ? Qu'il nomme ce totalitarisme sans se cacher derrière son petit doigt ni sous des couches de précautions oratoires ? Qu'il donne voix à un chagrin non relativisé, à un effroi toujours pas digéré ?
Alors, mécaniquement, la machine à disqualification s'emballe. Au nom de mon frère n'est plus une œuvre de mémoire, mais une opération suspecte. Non plus une enquête, mais une instrumentalisation. On brandit l'étiquette « droite » comme d'autres des triangles de signalisation avant les accidents, pour s'assurer que tout le monde s'écarte. Une fois de plus, le soupçon supplante l'analyse : peu importe ce qui est dit, seul compte qui le dit, et à qui cela pourrait « faire le jeu ».
La gauche absente et le terrain abandonné
Oui, on peut s'émouvoir que la droite, et la plus basse du front, se saisisse du calvaire de Samuel Paty. Mais cette indignation devrait venir après une question fondamentale : où est passée la gauche qui aurait dû être la première à s'en emparer ? Celle qui savait autrefois conjuguer liberté, justice et clairvoyance ? Qui voyait dans la liberté d'expression un outil d'émancipation, et non d'oppression déguisée ? Cette gauche qui, aujourd'hui, n'a pas tant perdu la parole qu'elle s'obstine à la refuser.
Alors qu'on s'inquiète, si l'on veut, de qui parle, mais qu'on s'interroge d'abord sur ceux qui se taisent. Ceux qui, par peur d'être du « mauvais » côté, par souci de ne froisser personne, ne défendent plus rien. Qui, par allégeance aussi aveugle que servile à un progressisme dévoyé, abandonnent le terrain - et s'indignent que d'autres aient l'audace de l'occuper.
Samuel Paty : abandonné puis récupéré ?
La droite n'a pas eu besoin de « récupérer » Samuel Paty. Elle l'a simplement trouvé là, à terre, oublié, ignoré par ceux qui auraient dû le porter et le sauver. Ceux qui parlent aujourd'hui de laïcité comme d'une maladie honteuse, ayant troqué l'universalisme pour la complaisance, et la lucidité pour la plus sordide des reculades. Cinq ans après, le froid n'est pas celui de l'hiver, mais celui de l'abandon et du silence coupable.



