Un universitaire de Besançon au cœur d'une enquête pour une distinction fantôme
Mercredi 11 février, une opération de police a conduit à la perquisition du domicile de Florent Montaclair, professeur de lettres à l'Université Marie & Louis Pasteur de Besançon. Âgé de 55 ans, ce spécialiste de Jules Verne et de la littérature fantastique du XIXe siècle a été placé en garde à vue par les autorités judiciaires. L'opération, menée en présence du procureur de la République de Montbéliard, fait suite à l'ouverture d'une enquête pénale huit jours plus tôt pour trois infractions : faux et usage de faux, usurpation de titre et escroquerie.
Une médaille d'or aux allures de supercherie
L'affaire, révélée par L'Est Républicain dans une enquête publiée le 15 février, trouve son origine dans la "Médaille d'or de philologie". Cette distinction, présentée comme l'équivalent du Prix Nobel pour les sciences du langage, a été remise à Florent Montaclair le 8 juin 2016 lors d'une cérémonie à l'Assemblée nationale. La remise s'est déroulée en présence de personnalités telles que Pierre Joxe, ancien ministre, Claude Bartolone, alors président de la Chambre basse, et Luc Montagnier, codétenteur du Prix Nobel de médecine 2008.
Pourtant, selon les investigations journalistiques, cette récompense s'avère complètement fictive. La médaille est censée être décernée par l'International Society of Philology (Insop), une organisation prétendument basée à Lewes, dans le Delaware aux États-Unis. Mais cette société savante présente toutes les caractéristiques d'une coquille vide.
Une organisation aux fondations fragiles
Le site Internet de l'Insop, truffé de fautes d'anglais, est illustré de photos générées par intelligence artificielle. Hébergé par une société française, ce qui paraît incongru pour une institution américaine, il liste des chercheurs qui nient y avoir adhéré. Leurs noms auraient été ajoutés à leur insu. La Fondation Nobel, quant à elle, affirme n'avoir "aucun lien" avec cette organisation.
L'Insop est adossée à l'University of Philology and Education (UPAE), supposée être une université enregistrée dans le Delaware. Aucune base de données universitaire reconnue ne la référence, et à l'adresse indiquée, aucun bâtiment ne ressemble à une université. En septembre 2025, son site Web est même devenu une plateforme de rencontres avant que le nom de domaine ne soit mis en vente.
Des personnages mystérieux et des liens troublants
Autre élément intrigant : Martin Balmont, président de l'Insop et recteur de l'UPAE, décrit par Florent Montaclair comme un "écrivain russe", est introuvable. Ses ouvrages, des romans d'heroic fantasy, ont tous été publiés par les Presses du Centre Unesco de Besançon, une maison d'édition dirigée par Montaclair lui-même.
Sur Google Scholar, une recherche au nom de "Martin Balmont" fait apparaître un ouvrage sur les vampires dans la littérature romantique française dont l'auteur est Florent Montaclair. Les signatures des deux personnages, apposées côte à côte sur un courrier officiel de l'Insop, présentent des similitudes frappantes.
La maison d'édition elle-même utilise le logo et le nom de l'Unesco, alors que l'organisation onusienne dément formellement tout lien. "L'Unesco n'a jamais eu d'antenne à Besançon", précise un porte-parole, ajoutant avoir saisi la Commission nationale française pour "clarifier la situation".
Des antécédents judiciaires et un déclencheur roumain
Cette affaire n'est pas la première ombre au tableau de Florent Montaclair. En 2018, le parquet de Paris avait ouvert une enquête après que le ministère de l'Enseignement supérieur eut refusé de reconnaître un doctorat que Montaclair déclarait avoir obtenu auprès de l'UPAE. Lors de son audition, l'enseignant a admis n'avoir jamais mis les pieds dans l'établissement, assurant que tout s'était fait par correspondance. L'affaire a été classée sans suite en juin 2025 faute d'éléments suffisants.
Le déclencheur de l'enquête actuelle remonte à 2018, lorsque la même médaille a été attribuée à l'académicien roumain Eugen Simion. Le média roumain Scena9 avait alors méticuleusement déconstruit l'édifice : faux centre Unesco, fausse université, faux membres, faux palmarès. Après cette publication, l'Académie roumaine avait retiré l'annonce de la distinction de son site. La médaille n'a plus jamais été décernée après 2018.
Une affaire qui interroge l'université et la justice
Il a fallu attendre 2025 pour que cette enquête parvienne aux oreilles de l'Université Marie & Louis Pasteur, puis à celles du parquet de Montbéliard. Florent Montaclair conteste être l'architecte de cette supercherie, assurant en être "la première victime".
L'accumulation d'indices – les liens entre toutes les entités impliquées, leur hébergement Web commun, le personnage introuvable de Martin Balmont, l'absence de reconnaissance des institutions internationales – dessine un faisceau troublant. L'enquête judiciaire devra désormais établir les faits. Une partie de la réponse se trouvera peut-être dans les travaux d'un autre domaine de recherche de Florent Montaclair : "l'écriture grammaticale des fausses nouvelles".
L'Université de Besançon, à l'origine du signalement au procureur à l'été 2025 après avoir pris connaissance de l'enquête roumaine, suit désormais de près les développements de cette affaire qui ébranle le monde académique.



