Le tribunal correctionnel de Nice s’apprête à juger le « trash web » ce 6 juillet 2026. Les créateurs de contenu Owen Cenazandotti et Safine Hamadi, un Drapois et un Niçois connus sous les pseudonymes de NarutoVie et Safine, vont devoir répondre, entre autres, d’« abus de faiblesse », de « violences en réunion avec arme sans ITT », de « violences sur mineur de 15 ans sans ITT », « provocation à la haine et à la discrimination en raison du handicap », ou encore « diffusion et enregistrement d’images » portant atteinte à l’intégrité.
Des poursuites multiples après une enquête préliminaire
Cet inventaire de poursuites a été décidé après leur placement en garde à vue ordonné le 27 janvier 2026, dans le cadre d’une enquête préliminaire ouverte en 2024 par le procureur de la République de Nice, Damien Martinelli, avant le décès, l’année d’après, de Jean Pormanove, de son vrai nom Raphaël Graven. Depuis, les deux streamers qui s’occupaient d’une « chaîne » Le Lokal, dont le studio était basé à Contes, sont placés sous contrôle judiciaire : caution de 30 000 euros pour Owen Cenazandotti et 15 000 euros pour Safine Hamadi. Avec interdiction de quitter le territoire, de produire ou diffuser des vidéos en ligne ou d’entrer en contact avec les victimes et des mineurs.
Le duo avait été entendu une première fois par la police judiciaire en janvier 2025 à la suite des révélations de Mediapart. Ils avaient alors été relâchés sans qu’aucune charge ne pèse contre eux. Leur matériel informatique avait été saisi.
Maximiser les audiences et les gains
Les investigations démontrent que les dérives face caméra du duo pour maximiser leur audience - et leurs gains - s’étendaient à d’autres cibles jugées vulnérables. Une seconde victime majeure, en situation de handicap et sous curatelle simple, qui répond au pseudo de « Coudoux », aurait également subi ces présumés sévices. La justice reproche également à Owen et Safine d’avoir impliqué un mineur dans leur vidéo, un jeune de L’Ariane âgé de 14 ans. L’adolescent aurait été utilisé comme projectile humain et jeté sur Jean Pormanove lors d’un combat de catch. Tous les deux sont attendus sur le banc des parties civiles du tribunal correctionnel.
En plus de ces faits, Owen Cenazandotti comparaîtra pour « outrage à personne dépositaire de l’autorité publique » à l’encontre de Robert Nardelli, le maire de Drap. Le 20 janvier 2026, Owen Cenazandotti prenait la parole sur les réseaux traitant l’élu de « fils de put… qui lui suçait la b… ».
La plateforme Kick visée par une plainte
Sur Kick, la plateforme australienne, visée, depuis, par une plainte du parquet de Paris, NarutoVie et Safine avaient, selon l’accusation, transformé les humiliations en divertissement 2.0. Jean-Pormanove et Coudoux étaient devenus leurs souffre-douleurs réguliers, victimes présumées d’un acharnement à la fois physique et psychologique, pour susciter l’hilarité des spectateurs. Et les inciter à dégainer leur carte bancaire. Le public en réclamait toujours plus. Toujours plus de brutalité. Toujours plus d’insultes. Plus c’était trash et plus les leaders voyaient les dons grimper… Une véritable machine à cash.
Owen et Safine, quant à eux, se sont toujours défendus des violences. Défendus de maltraiter qui que ce soit. Tout était scénarisé, selon eux. Coudoux et Jean-Pormanove entendus au lancement de la première enquête préliminaire avaient abondé dans le sens des deux prévenus.
La mort en direct
Cette enquête préliminaire est la première ouverte à l’encontre du Drapois et du Niçois par Damien Martinelli. La seconde l’a été après la mort de Jean Pormanove, même si l’autopsie établit que son décès n’est pas d’origine traumatique et n’a pas impliqué l’intervention d’un tiers. « JP » est décédé en plein direct, dans la nuit du 17 au 18 août 2025. Ancien militaire, un peu paumé, il était le souffre-douleur de la chaîne « Le Lokal ». L’horreur en live s’est jouée devant des milliers de spectateurs, au cours d’un marathon de streaming ininterrompu de près de 300 heures, soit 12 jours.
Les derniers instants de Jean Pormanove ont été captés en temps réel. De difficiles images qui ont ensuite circulé abondamment sur les réseaux sociaux : JP gît inanimé dans un lit de fortune lorsqu’Owen constate son décès et coupe brutalement l’antenne. Et, en haut de l’écran, la somme de 36 000 euros, les gains obtenus pendant ces 12 jours de live… Quelques heures à peine avant de mourir, Jean Pormanove recevait encore une série de coups - faux ? - sous les yeux des internautes.
Coudoux : « Ça m’énerve que l’on donne une image de moi qui n’est pas vraie »
Il a fait des tresses dans ses cheveux et redoute un peu l’interview. Ce n’est pas simple pour lui. De nature anxieuse, Coudoux, de son vrai nom Stéphane Guy, un Aubois de bientôt 42 ans, a gardé le silence depuis la mort de son co-streamer. Il vit à La Condamine, « hébergé par la grand-mère de Naruto », révèle-t-il. Il vit aujourd’hui de sa seule allocation d’adulte handicapé.
Presque un an après la mort de JP, Coudoux revient sur la nuit du drame. « Quand on se réveille et qu’on voit notre ami décédé ça ne fait pas du bien, c’était la première fois que je voyais un décès juste à côté de moi. C’est mon collègue Owen qui s’en est rendu compte le premier, après on a vu », articule-t-il. Ce moment-là, il y repense « tous les jours ».
« Après ça je voulais partir, mais Naruto m’a dit vu que je suis une personne, il m’a dit je préfère que tu restes avec nous. Si tu pars, tu vas avoir des idées sombres et on sait pas ce que tu peux faire », raconte Stéphane Coudoux. La médiatisation autour de cette mort en direct, il l’a mal vécue. « Ce qu’on dit sur moi, ça m’énerve. Les médias se sont affolés et on dit tout et n’importe quoi. Ils disent que je suis un handicapé mental, des tas de conneries. ça m’énerve que l’on donne une image de moi qui n’est pas vraie », lâche-t-il.
Coudoux n’a pas le droit de rentrer en contact avec Owen. Ni avec Safine. « J’ai le droit de voir Gwen ». Gwen, l’un des frères d’Owen qui s’est lancé dans les lives sur Kick. Il a récupéré le studio de Contes. « J’ai pas le droit d’y aller sauf si je mets une cagoule, parce que je suis ban (1) de Kick », commente Coudoux. Qui confie : « Safine et Owen, c’étaient des collègues, on était bien ensemble et Owen quand j’avais besoin de quelque chose, il était là pour moi ».
« Cette affaire nous oblige à nous questionner collectivement sur notre rapport au spectacle de la violence »
« La justice aura pour mission de se prononcer sur des faits précis, dans le respect de la présomption d’innocence et des droits de chacun. Mais, au-delà de la dimension judiciaire, cette affaire a profondément interrogé notre société », réagit maître Philippe Soussi, l’avocat de Coudoux. « Elle a révélé un phénomène qui dépasse largement les protagonistes : celui d’une époque où l’exposition permanente, la recherche d’audience et la course à l’attention peuvent parfois conduire à repousser les limites de ce qui est regardé, partagé et valorisé », dit-il.
Et d’enchaîner : « Cette affaire nous oblige à nous questionner collectivement sur notre rapport au spectacle de la violence. Sur la manière dont une humiliation peut devenir un contenu. Sur la responsabilité de ceux qui produisent, diffusent, regardent ou encouragent ce type de séquences. Sur la place que nous accordons aux personnes vulnérables dans un environnement numérique où tout peut devenir une mise en scène ».
Maître Soussi estime que la question qui se pose est aussi générationnelle et sociétale : « Quelle image voulons-nous donner d’une société dans laquelle la visibilité est devenue une forme de reconnaissance, parfois au prix de l’exposition de l’intime, de la fragilité ou de la dignité humaine ? ». L’enjeu, assure-t-il, n’est pas de « condamner une génération ou un univers tout entier. La création de contenu, le streaming et les nouvelles formes d’expression appartiennent désormais pleinement à notre culture contemporaine ».
Il pense que cette affaire doit être l’occasion d’une réflexion plus large : « comment construire un espace numérique qui ne récompense pas la transgression permanente, mais qui protège la dignité, notamment celle des plus fragiles ? ». Et de conclure : « La justice dira ce qu’elle a à dire sur les faits soumis à son examen, je n’ai pas de commentaires à faire, d’une part dans la mesure où dans une telle procédure la vérité ne peut sortir que de l’audience, et d’autre part puisque je le rappelle le Parquet lui-même n’a pas eu la même lecture des faits au début et à la fin de la procédure ».
À La Condamine, un ami de Jean Pormanove témoigne : « C’était leur poule aux œufs d’or »
« JP c’était la gentillesse même, un peu trop d’ailleurs », soupire A. Dans la chaleur écrasante qui se réverbère implacablement entre les façades des immeubles de La Condamine, quartier de Drap où habitait Jean Pormanove, le jeune homme se souvient de sa relation avec le streamer décédé. « Il ne sortait pas souvent, il restait enfermé là-haut à fumer comme un pompier », dit-il en levant son index vers un petit bâtiment ocre. « Quand il était seul, il me faisait monter, sinon jamais. J’étais pas pote avec les autres, je ne les aimais pas et il le savait », confie A.
« Quand il faisait chaud, on descendait boire un coup en bas de l’immeuble, à la nuit tombée. Il était plutôt timide et n’aimait pas trop se mêler aux gens, sauf quand il allait faire la fête avec les autres », raconte le Drapois, beaucoup plus jeune que Jean Pormanove.
Lorsqu’il a appris la mort de son voisin et ami, A. était en colère : « Ils se sont servis de lui, c’était leur poule aux œufs d’or. Ils lui donnaient de l’argent, mais une misère par rapport à tout ce que eux gagnaient. Raphaël était parfois obligé de les supplier pour avoir 15 balles pour payer ses clopes. Et les autres, ils roulaient dans des voitures de luxe, ils rentraient avec des sacs Hermès, alors que, sans lui, ils n’auraient pas gagné 100 euros. Ils lui ont joué l’amitié, tu parles. Le pire c’est que Raphaël, il les défendait, la plupart du temps. Il disait que sans eux il serait à la rue et que là au moins, il était connu et il vivait bien. »
« Parfois, il n’avait pas le moral, et là il osait dire qu’il en avait un peu marre quand même », ajoute A. Amer, il glisse : « Quand je vois l’autre faire des vidéos pour dire qu’il est interdit bancaire et qu’il a plus d’argent, ça me rend fou ». A. a du mal à les nommer autrement que « les autres » ou « l’autre ». « On ne sait jamais. Ici, tout le monde dit que la famille est puissante. On a toujours fait attention à ne pas dire du mal d’eux. Ils savaient y faire. Ils distribuaient des billets aux gamins du quartier. C’était un vrai business, une vraie entreprise », jure le jeune Drapois. « Après la mort de Raphaël, Safine on ne l’a plus jamais vu. L’autre, il continue comme si rien ne s’était passé », conclut l’ami de La Condamine.
Les profits occultes du trash-Web
Sur la Toile le trash fait recette. Pas seulement en nombre de vues ou de followers, mais bien en euros sonnants et trébuchants. Si la chaîne en ligne « Le Lokal » en avait fait son credo, ce n’est pas seulement pour la gloire. C’est ce qu’a établi l’enquête ouverte, avant même la mort en direct de Raphaël Graven, alias Jean Pormanove, sur la base des révélations publiées par Mediapart en décembre 2024. Une bande de « Youtubeurs » de la vallée du Paillon avait fait de ce gammer sa tête de turc… D’autant plus consentante que ce marginal de 46 ans, qui avait connu la rue, en tirait lui aussi un substantiel revenu. Sans commune mesure toutefois avec ses présumés bourreaux de streaming.
En explorant la face sombre du Web, les enquêteurs du service local de police judiciaire et du groupe interministériel de recherche ont ainsi mis au jour les importants flux financiers qu’elle génère. Des centaines de milliers, voire des millions d’euros, payés rubis sur l’ongle par les plateformes de diffusion mais aussi des entreprises en quête de visibilité. De quoi faire passer pour de vulgaires pourboires les contributions directes des Internautes qui étaient prêts à débourser de quelques euros à quelques billets virtuels pour voir, par écrans interposés, des Pormanove, Narutovie, ou Coudoux satisfaire leurs exigences… souvent malsaines.
Sociétés dédiées et comptes personnels
La maltraitance en direct peut rapporter gros. La bagatelle de 125 000 euros, c’est ce qu’a encaissé la société Jeanbarette depuis sa création en 2021 jusqu’au décès prématuré de son fondateur Raphaël Graven en août 2025. Cette vitrine légale n’était toutefois que la partie émergée des revenus de feu « Jean Pormanove ». Celui-ci a manifestement perçu au moins autant directement sur ses comptes personnels. Des revenus versés par des opérateurs du Web tels que Kick, Google, PayPal ou encore Pipo Europe Limited, l’entité de paiement utilisée par TikTok… Mais jamais directement !
Entre les streamers de la vallée du Paillon et les plateformes, des intermédiaires s’intercalent le plus souvent : Uni-Verse, une société éphémère radiée au bout de quelques mois, Fret Express et Burst, gérées par le même « conseiller en marketing digital » parisien, ou encore BA2S, une agence de publicité spécialisée dans les réseaux sociaux. Apparaissent aussi dans cette nébuleuse financière un influenceur spécialisé dans les casinos ou le fils d’un des princes de la cryptomonnaie qui avait défrayé la chronique à cause de son enlèvement rocambolesque.
Le PSG et bien d’autres comme sponsors
Ces structures ne sont pas seulement chargées de monnayer l’audience de leurs protégés. Charge à elles aussi de leur trouver des « mécènes » prêts à financer leurs événements en ligne ou tout simplement à les rétribuer en échange d’un peu de publicité. Une visibilité qui se paye cash : près de 2,5 millions d’euros selon les montants retracés dans le cadre de l’enquête niçoise. Acquittés par des poids lourds de l’informatique, tels que Asus ou Acer Computer, des géants de la distribution comme la Fnac Darty… Et même le PSG ! Un ticket gagnant pour le « petit » Lokal de la Pointe de Contes… Et surtout pour son fondateur Owen Cenazandotti, alias Narutovie.
Cet habitant de la Condamine s’est manifestement taillé la part du lion dans cette collaboration qui, sur le plan financier, n’avait rien d’équitable. Lui en a tiré pour plus de 450 000 euros de revenus en l’espace de trois ans. Versés indistinctement sur les comptes de sa société ou directement dans sa poche. Et reversés avec parcimonie à ses comparses, Safine Hamadi, Stéphane Guy, alias Coudoux, et même à son frère Gwenaël. Rien, en revanche, pour le fisc. Il semblerait que les live-streamers azuréens étaient frappés de la même phobie administrative. Tous ou presque oubliaient systématiquement de faire leur déclaration annuelle aux impôts. Plus intrigant encore, l’enquête a établi que des virements assez opaques ont été faits en direction de Malte.



